"Le temps est venu de changer radicalement la façon de concevoir la gentillesse, considère Stefan Einhorn, un cancérologue suédois, auteur d'un ouvrage sur le sujet. Nous avons tout à gagner à être bons envers ceux qui nous entourent et beaucoup à perdre à ne pas l'être, considère ce médecin devenu spécialiste de l'éthique. Je pense que la gentillesse est le facteur déterminant de notre degré de réussite."

Au diable les clichés des gentils loosers et des méchants gagnants. Agnostique, ce médecin oncologue croit aux vertus de la bonté non pas par conviction religieuse mais par expérience personnelle et pour ses bienfaits. Pour convaincre les sceptiques, il met en avant les avantages qu'on en peut retirer.

"Les études scientifiques ont montré qu'il existe plusieurs bénéfices à être gentil. Quand vous faites une bonne action, vous activez une zone liée au plaisir dans le système mésolimbique du cerveau, la même que celle qui est activée par les drogues, la bonne nourriture et le sexe, détaille Stefan Einhorn. Par ailleurs, les études montrent que la probabilité que des personnes fassent de bonnes actions envers vous et même envers les autres augmente si vous-mêmes en faites envers eux."

Finalement, la générosité, expression concrète de la gentillesse, ça rapporte. Donner crée une dette et engendre un cercle vertueux. Marcel Mauss, anthropologue, a analysé son importance dans la société humaine. Le don crée du lien social et s'accompagne de l'obligation de recevoir et de rendre.

En étant généreux, on fait non seulement plaisir aux autres mais à soi-même en renforçant son estime de soi. Ceux qui donnent aux associations ou font des cadeaux à leurs amis seraient même plus heureux, à revenus égaux, que ceux qui dépensent leur argent pour eux-mêmes, si l'on en croit une étude menée par une équipe de l'université de Colombie-Britannique (Vancouver) et de la Harvard Business School, publiée en mars 2008 dans la prestigieuse revue Science.

Des chercheurs vont jusqu'à affirmer que la gentillesse, probablement parce qu'elle diminue le stress, aurait des effets positifs sur la santé. Des travaux publiés en 2001 dans la revue Psychological Science affirment que pardonner est bon pour le coeur. On a ainsi invité 71 personnes victimes d'un délit à, dans un premier temps, imaginer revivre leur agression et à cultiver rancunes et esprit de vengeance, et, dans un deuxième temps, essayer de comprendre leur agresseur et de lui pardonner son geste. Dans le premier cas de figure, les battements cardiaques des cobayes s'accéléraient et leur tension artérielle augmentait.

Mais qu'est-ce au juste que la gentillesse ? Pour Stefan Einhorn, cette qualité ne se nourrit pas de bonnes intentions mais d'actions généreuses et de critiques constructives. Trois éléments caractérisent, selon lui, une bonne critique : premièrement, elle a lieu en privé ; deuxièmement, elle est formulée dans l'espoir de faire évoluer le comportement du destinataire ; troisièmement, elle est énoncée avec sympathie.

Pour illustrer son propos, le médecin prend un exemple a priori farfelu mais qui pourrait en plonger plus d'un dans l'embarras : est-il de notre devoir de dire à quelqu'un qu'il a mauvaise haleine ? Beaucoup répondront non en invoquant le manque d'égard, la volonté de ne pas blesser l'autre ou considéreront que ça n'est pas leur problème. Pourtant, l'intéressé atteint de cette disgrâce peut être mis à l'écart par certains sans le comprendre. "La lâcheté serait-elle une raison suffisante pour ne pas donner à une autre personne la possibilité de s'améliorer ?", s'interroge le médecin.

Sortir de son petit confort frileux n'est pas toujours facile et parler vrai suppose parfois une bonne dose de courage. "La gentillesse n'est pas de façade, considère Thomas d'Ansembourg, psychothérapeute, formateur en communication non-violente. Nous avons souvent appris à porter un masque de complaisance en taisant nos colères, nos désarrois ou nos désaccords pour ne pas déranger. La bonté, elle, nous invite à oser être vrai." Il ne s'agit pas de balancer ses quatre vérités à celui avec qui l'on est en désaccord, mais d'exprimer avec sincérité et bienveillance ce que nous ressentons, ce qui suppose estime de soi et confiance en l'autre.

La vraie gentillesse n'est donc pas un sentiment angélique et n'a que peu de choses à voir avec celle qu'on nous a apprise enfant et qui parfois frisait l'hypocrisie.

"L'éducation dont nous sommes pétris laisse peu de place à l'expression des désaccords et aux conflits, considère le psychothérapeute. On ne cherche pas à écouter ce qu'il y a dans le coeur des gens."

La bonté procède par empathie, écoute, attention à l'autre. C'est tout un art. "Si je n'aime pas certaines choses en moi, je ne les supporterai pas chez l'autre. C'est l'effet miroir", poursuit-il. Etre vraiment gentil avec les autres suppose d'avoir fait un travail d'intériorité pour identifier nos besoins. Bref, d'être gentil envers soi-même.


Pour en savoir plus

L'Art d'être bon, Stefan Einhorn. Belfond, 2008, 223 p., 17,50 €.

Cessez d'être gentil, soyez vrai !, Thomas d'Ansembourg. Editions de l'homme, 2001, 249 p., 22 €.

Psychologies magazine, no 286, juin 2009, 4 €.

Martine Laronche

source: lemonde.fr

Publié par archange