Sans doute y a-t-il par-dessus tout un grand principe maternel, désir commun à tout. La beauté d’une vierge, d’un être «qui n’a rien encore accompli» (comme vous le dites si joliment) est maternité qui se pressent et se prépare, s’inquiète et languit. La beauté de la mère est maternité qui se dévoue, et, chez la vieille femme, on trouve une grande mémoire. La maternité est chez l’homme aussi, me semble-t-il, charnelle et spirituelle; la création masculine est elle aussi une sorte d’accouchement, et c’est un enfantement lorsqu’il crée à partir de sa plénitude la plus intime. Et peut-être les sexes sont-ils plus proches qu’on ne le pense; la grande innovation mondiale consistera sans doute en ce que l’homme et la femme, affranchis de tous les sentiments erronés et de toutes les répugnances, ne se chercheront plus comme des contraires s’attirent, mais comme des frères et des sœurs, des voisins qui s’uniront comme des êtres humains pour simplement, gravement et patiemment assumer en commun cette sexualité difficile qui leur échoit.

Un jour… l’amour ne sera plus le commerce d’un homme et d’une femme, mais celui d’une humanité avec une autre. Plus près de l’humain, il sera infiniment délicat et plein d’égard, bon et clair dans toutes les choses qu’il noue ou dénoue. Il sera cet amour que nous préparons, en luttant durement : deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant, et s’inclinant l’une devant l’autre.

L’amour, c’est l’occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l’amour de l’être aimé. C’est une haute exigence, une ambition sans limite, qui fait de celui qui aime un élu qu’appelle le large.

Rainer Maria Rilke Lettres à un jeune poète (extraits)

source: ascensionfraternelle.blogspot.com

Publié par laurent