Où travaillent-ils ? Une enquête (la plus récente date de 2003), menée dans le cadre du projet «Comprendre le travail des enfants» (UCV), qui est un programme conjoint entre le Bureau international du travail (BIT), l’Unicef et la Banque mondiale, en donne un aperçu. Ceux qui habitent les villes sont employés dans les secteurs du textile, du commerce, de la mécanique ou dans des travaux ménagers. Quant à la durée du travail hebdomadaire de ces enfants, elle varie entre 45 heures par semaine dans l’agriculture et 67 heures dans le travail domestique.

14% seulement des garçons et 8% des filles qui travaillent sont scolarisés Les risques auxquels cette population est exposée ? Ils sont multiples, selon la même étude : transport d’objets lourds, fatigue physique et psychologique, proximité des insecticides, travail dans des endroits élevés, exposition au rayonnement solaire, isolement, exploitation, longues journées de travail, inhalation de poussière et de produits chimiques et toxiques. Et la liste est longue.

Un phénomène d’ordre structurel qui aura du mal à refluer

Mais le travail des enfants ne se contente pas de nuire à leur santé physique et psychologique, il les prive également de leur droit à l’éducation. 14% seulement des garçons et 8% des filles qui travaillent sont scolarisés, plus de 50 % ne le sont pas. Les autres n’ont pu poursuivre leurs études au-delà du primaire. Ce phénomène n’est pas l’apanage du Maroc et continue de sévir dans de nombreux pays. Toutefois, son ampleur commence à baisser. Dans un récent rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT) publié en juin dernier, à l’occasion de la célébration de la Journée mondiale contre le travail des enfants (le 12 juin), on livre ces chiffres : entre 2000 et 2004, le nombre d’enfants qui travaillent de par le monde est passé de 246 millions à 218 millions. Le nombre d’enfants et de jeunes âgés de 5 à 17 ans, astreints à des travaux dangereux, a diminué de 26 %, pour atteindre 126 millions en 2004, contre 171 millions lors de la précédente estimation. Cette baisse est encore plus notable parmi les enfants les plus jeunes : elle atteint 33 % dans la tranche d’âge 5-14 ans, selon le rapport.

Pour en revenir au Maroc, le travail des enfants n’y est pas nouveau, et ses causes sont connues : l’anthropologue Chakib Guessous en a cerné toutes les facettes dans son ouvrage «L’exploitation de l’innocence, le travail des enfants au Maroc», paru en 2002 aux éditions Eddif, résultat d’une enquête menée sur le terrain. L’auteur a relevé deux causes essentielles qui poussent les enfants à travailler : la pauvreté, liée au faible revenu des ménages, et le non-accès à l’école. «La pauvreté, écrit-il, se caractérise par trois éléments: une insuffisance des ressources des ménages, leur exclusion d’un mode de vie matériel et culturel, et enfin une précarité du statut social de la famille et du chef du ménage. Ces trois éléments se combinent pour engendrer des situations de pauvreté plus ou moins graves».

Résultat : une corrélation étroite entre la pauvreté, la non-scolarisation et le travail des enfants. Un enfant issu d’une famille pauvre et qui ne fréquente pas l’école est «un enfant à risque». Les choses ont-elles beaucoup changé depuis cette enquête ? Chakib Guessous en doute. Il n’y aurait pas de reflux net du phénomène dans la mesure où ce dernier est d’ordre structurel. Toutefois, il apporte une nuance : à partir des années 2000, la scolarisation des enfants, vu les efforts déployés par l’Etat, est en nette progression. Il est donc probable que le nombre des enfants qui travaillent commence à chuter. Une chose est sûre, avance-t-il, «l’Etat marocain, même en ratifiant la convention 138 de l’OIT, qui interdit le travail des enfants de moins de 15 ans, reconnaît qu’il ne peut l’appliquer à la lettre, ni lutter contre toutes les formes d’emploi. La seule chose qu’il considère pouvoir faire est de lutter contre les pires formes d’emploi, celles contenues dans la convention 182 de l’OIT et que le Maroc a aussi ratifiée». Et même celle-là, observe l’anthropologue, «le Maroc s’est révélé incapable de l’appliquer». Les deux exemples les plus flagrants de ces pires formes du travail des enfants sont la prostitution et le travail des «petites bonnes»: non seulement ces deux formes persistent, regrette Chakib Guessous, mais elles ont plutôt tendance à se développer.

Rajae Mejjati Alami, professeur à l’université Mohamed Ben Abdallah de Fès, qui a fait une approche sociologique des résultats de l’enquête menée par le BIT, l’Unicef et la Banque mondiale, a axé son analyse sur quatre secteurs où les enfants marocains sont le plus employés : l’artisanat traditionnel, le secteur informel, l’agriculture, et celui, justement, des «petites bonnes». Il y a une forte concentration des enfants âgés de 13 à 14 ans dans le premier secteur. 36 % de ceux qui travaillent dans le deuxième ont moins de 12 ans (mécanique, carrosserie-peinture, soudage, fraisage, tôlerie, cycles, pneumatiques). Quant à l’agriculture, 19 % de ceux qui y travaillent ont moins de 9 ans, et le taux de féminisation y est important, surtout dans les activités ménagères, la corvée de l’eau et le ramassage du bois.

60 000 à 86 000 «petites bonnes» âgées de 7 à 15 ans

Les fillettes domestiques (petites bonnes) sont âgées de 7 à 15 ans et leur nombre varie entre 60 000 et 86 000 (en majorité dans le milieu urbain). «Ces filles, dans leur écrasante majorité, sont des migrantes rurales, analphabètes ou d’un niveau scolaire faible. Les motifs de mise au travail sont la pauvreté, la non-scolarisation, et le faible revenu des familles dont elles sont issues. Phénomène récent : l’intervention des intermédiaires (smasriya) dans l’embauche, ce qui augmente encore la vulnérabilité des plus jeunes. En majorité, le salaire est empoché par les parents». Dans tous ces secteurs, pauvreté, faible revenu des ménages et non-accès à l’école constituent les principales causes du travail des enfants.

Certaines associations et programmes de lutte contre le travail des enfants n’ont pas attendu que l’Etat se penche sur le problème des revenus pour agir, par le biais de l’école notamment. C’est le cas du projet «Adross» («j’étudie» en arabe), qui contribue à l’éradication du travail des enfants, en particulier les petites filles domestiques (âgées de moins de 15 ans), et les enfants travaillant dans les secteurs de la mécanique auto et de l’artisanat (voir encadré en page précédente).

L’école, à elle seule, peut-elle constituer un remède efficace ? «L’école joue, c’est vrai, un grand rôle dans la réduction du nombre des enfants qui travaillent, mais tant que l’on n’a pas résolu le problème des revenus des ménages, le problème reste entier», tranche M. Guessous (voir entretien) .

Les pires formes de travail des enfants

Selon l’article 3 de la convention 182 de l’OIT, les pires formes de travail des enfants sont : Toutes les formes d’esclavage ou pratiques analogues, telles que la vente et la traite des enfants, la servitude pour dettes et le sevrage ainsi que le travail forcé ou obligatoire, y compris le recrutement forcé ou obligatoire des enfants en vue de leur utilisation dans des conflits armés ; L’utilisation, le recrutement ou l’offre d’un enfant à des fins de prostitution, de production de matériel pornographique ou de spectacles pornographiques ; L’utilisation, le recrutement ou l’offre d’un enfant aux fins d’activités illicites, notamment pour la production et le trafic de stupéfiants, tels que les définissent les conventions internationales pertinentes ; Les travaux qui, par leur nature ou les conditions dans lesquelles ils s’exercent, sont susceptibles de nuire à la santé, à la sécurité ou à la moralité de l’enfant .

source: lavieeco.com