Les quelque dix mille milliards de cellules vivantes qui nous composent abritent une activité électrique constante et intense. Des variations de potentiel, mesurées en millièmes voire en millionièmes de volt de part et d’autre de la membrane de toute cellule, que les biologistes appellent « polarisation » ou « dépolarisation » cellulaire. La répétition de ces courants électriques infimes et extrêmement brefs génère une flopée de signaux électromagnétiques ultra-faibles. Répercuté à l’ensemble de notre organisme, ce système de communication cellulaire cumule des millions de pulsations et d’impulsions à la seconde. En 1993, dans un rapport sur l’état des connaissances en matière de champs électromagnétiques naturels et artificiels, l’OMS soulignait que « le corps humain émet des champs électromagnétiques à des fréquences allant jusqu’à 300 gigahertz ». C’est-à-dire au beau milieu, mais aussi au-delà, des gammes de fréquences aujourd’hui utilisées par la radio-diffusion, les transmissions satellites, la téléphonie mobile, le Wi-fi, le Wimax… jusqu’aux frontières de l’infrarouge. « Nos cellules chuchotent entre elles » disait ainsi l’ancien chercheur à la NASA et président du conseil américain de protection contre les radiations Ross Adey. Tous les éléments de notre être conversent, et se répondent, sans discontinuer dans un immense brouhaha d’ondes radiobiologiques.

Voyage aux rythmes du cerveau

Pour les tenants de la neurobiologie la plus moderne, notre pensée se situe quelque part dans cet agrégat cellulaire singulier que l’on dénomme le cerveau. Elle résulterait de la somme des interconnexions observées entre neurones, via les terminaisons de leurs synapses… et la centaine de molécules relais dont les neurotransmetteurs ou neuromédiateurs sont les catégories les plus connues. Vos pensées actuelles, le dialogue intérieur en cours, ces quelques lignes que vous lisez, peuvent ainsi se réduire à des processus chimiques et électriques incessants, se déroulant de part et d’autre des aires cérébrales. De neurone à neurone. Cette activité électrique soutenue repose sur l’absorption ou la diffusion de molécules chimiques dotées de charges électriques, des ions. Ce sont les neurotransmetteurs répertoriés par la biologie moléculaire. Pour passionnant que soit ce savoir électrochimique, l’essentiel n’est pas là. La pensée, en effet, ce n’est pas que des paquets de cellules. C’est aussi une onde. Disons plutôt des ondes, des échos de l’activité cérébrale. Car les éclairs de courant que s’échangent nos neurones ne se déroulent pas au hasard. Notre cerveau obéit à des rythmes, à une vaste partition aux caractéristiques très précises. Une sorte de symphonie personnelle dont les portées s’entrelacent. Si les premiers relevés d’ondes cérébrales datent du milieu des années 1920, les techniques d’imagerie médicale les plus récentes ont confirmé la relative cohérence de notre activité cérébrale. Elle oscille, varie, circule dans notre cerveau à un rythme, une vitesse, selon différents temps synchronisés entre eux. De l’arrière vers l’avant, puis l’inverse. Ce flux et reflux nous balaye l’encéphale plusieurs fois par seconde, sans s’interrompre. Comme une vague continue, vivifiante et régulière. Témoins fidèles mais subjectifs de notre état psychique conscient ou non, les ondes cérébrales se disposent également en familles. Selon leur allure, leur amplitude, leur périodicité. En termes scientifiques, on va parler de fréquences et d’intensités électriques. Ces ondes sont triées selon les lettres de l’alphabet grec : alpha, bêta, gamma, delta, thêta. Leur composition entraîne des états de conscience distincts. A l’état de la conscience ordinaire, les ondes alpha et bêta cohabitent. Mais la prédominance de l’une, l’excès de l’autre, va entraîner ce que les spécialistes appellent des états « modifiés » de conscience. Une vingtaine d’entre eux sont répertoriés. Le rêve, le sommeil, la méditation, la transe ou le stress par exemple.

L’excès d’ondes bêta est sans doute le plus nocif, car il marque un état de stress chronique. Insomnie, épuisement, le temps du repos devient impossible. Une dominante thêta ou alpha, au contraire, accompagne l’accès à des états moins communs : créativité, intuition, jusqu’à des phénomènes paranormaux comme la perception extrasensorielle ou les transes, avec insensibilité à la douleur et contrôle absolu du corps.

Les portes de la cohérence

L’accès aux palettes des états modifiés de conscience tient à des petits riens. Un peu de musique, une posture particulière, des respirations profondes ou en hyperventilation. Le plus souvent, ces techniques archaïques s’accompagnent de stimulations rythmées, optiques ou acoustiques. Le son des tambours, les impulsions lumineuses d’un stroboscope agissent en effet comme des « inducteurs d’états de conscience ». Pas à cause du risque d’épilepsie, plutôt de la capacité naturelle du cerveau humain à se mettre à l’unisson de sons et lumières produits selon certaines fréquences. Mise en évidence en 1975, cette faculté du cerveau à se synchroniser avec des rythmes extérieurs a pris le nom de Réponse d’Adoption de Fréquence (RAF), ou Frequency Following Response (FFR) en anglais, et a donné naissance à toute une batterie d’outils « technos » à même de modifier le flux de nos ondes cérébrales.

Lunettes à diodes clignotantes, logiciel générant des battements préprogrammés, musique d’ambiance à effet binaural... Avec ces instruments plus ou moins perfectionnés, encore confidentiels en France mais d’usage assez courants en Amérique du Nord, l’école de la méditation devient accessible aux plus réfractaires d’entre nous. Plus besoin de prendre une pilule rouge ou bleue, ou de rester assis sous un arbre à attendre que le soleil se couche. C’est une question de rendez-vous avec soi-même. Un moment de quiétude, de sérénité, de bien-être aux allures de cours particuliers. Juste entre vous et vos ondes cérébrales.

Etat de conscience à part entière, proche du repos et de la relaxation, la méditation peut être superficielle mais aussi très profonde. Si profonde qu’elle peut suspendre des réactions instinctives que des décennies d’entraînement répété ne parviennent pas à effacer – à l’image du sursaut résultant du bruit d’une détonation.

Des études faites en Chine pour évaluer l’influence du Qi Gong sur l’activité du cerveau ont montré que les ondes cérébrales des maîtres avec plus de 10 ans d’expérience étaient différentes des débutants ou des groupes de contrôle invités à respirer profondément les yeux clos. Celles des maîtres ne se contentaient pas d’atteindre des états de calme et de plénitude bien plus profonds et plus rapidement qu’un novice. Leurs ondes avaient tendance au cours de l’exercice à se ralentir, gagner en amplitude et se synchroniser. Bref, à montrer plus de cohérence. Comme si les deux hémisphères du cerveau se mettaient à fonctionner de concert. En phase. La qualité de la méditation serait directement en rapport avec l’expérience du méditant. Une surprise de taille !

Reformulé en tracés de physiologiste, il apparaît que plus on médite et plus les ondes alpha laissent la place à des ondes encore plus lentes. Des ondes thêta ou delta. Des rythmes que l’on croyait réservés au sommeil paradoxal. Le moment où l’on rêve. Pour décrire ces états mêlant sérénité et concentration, les chercheurs n’utilisent plus forcément le terme de méditation, jugé trop vague ou trop réducteur. Ils préfèrent parler d’éveil paradoxal. Dans cet état, tout paraît simple. On a le sentiment, la certitude, de ne faire qu’un avec l’univers. Les intuitions les plus géniales vous traversent. Inspiration et compréhension du monde, de ses secrets intimes coulent de source. Avec netteté et évidence.

Le plus important, ce n’est pas la spiritualité ou la technique pratiquée, mais la qualité du vécu. L’essence de l’expérience éprouvée. Que l’on soit cyber-disciple, maitre yogi, moine zen ou adepte du qi gong, tous se rejoignent sur l’importance cruciale de la compassion et l’amour de son prochain. Car c’est en passant par son cœur qu’il est possible d’entraîner son cerveau.

Maxence Layet

par joss