Nicolas avait soif d’apprendre, et d’aimer plus encore. Il s’approcha du bonhomme qui semblait converser aimablement avec la lumière du jour. Il perçut bientôt les paroles de sa prière. Il s’arrêta grandement étonné. “Hélas, se dit-il, ce miséreux que l’on prend pour un saint n’est en vérité qu’un fou de plus sur cette terre !”

Il s’accroupit à son côté. L’autre ne parut même pas s’apercevoir de sa présence. Sans cesse il répétait, la figure contente comme s’il voyait Dieu devant lui dans l’air bleu :

- Seigneur, ne m’aide pas ! Ne m’aide pas, Seigneur !

- Que fais-tu donc, l’ami ? demanda Nicolas.

- Je prie Dieu, lui répondit l’autre dans un grand sourire édenté.

- Pauvre homme, murmura Nicolas, ce n’est pas ainsi que l’on prie.

“Seigneur, assiste-moi, donne-moi aujourd’hui le pain qu’il faut pour vivre”, voilà les termes justes.” L’homme le regarda surpris, reconnaissant.

“Je sais si peu, ami ! Oh, merci de m’instruire. “Seigneur, assiste-moi”, c’est là ce qu’il faut dire ? Sois béni, je ne l’oublierai pas.”

Ils s’embrassèrent, contents l’un de l’autre, puis Nicolas courut à la barque où le passeur déjà levait la passerelle. Vers le milieu du fleuve, le voyageur se retourna pour un dernier regard à son frère d’un instant. Il le vit qui gesticulait sur la berge et criait des paroles trop lointaines pour qu’il pût les comprendre. Il fit un geste d’impuissance, et aussitôt resta bouche bée. Il se frotta les yeux, les rouvrit. L’homme en guenilles s’avançait sur l’eau claire, trottant comme sur un chemin terrestre. Son pied effleurait à peine la crête des vagues. Il eut tôt fait de rattraper le bateau.

“Hé, l’ami, cria-t-il, comment m’as-tu dis qu’il fallait prier Notre Père ? Je ne m’en souviens plus, pauvre sot que je suis !”

“Mon Dieu, pensa Nicolas, tremblant comme la voile au vent, un homme capable de cheminer ainsi sur l’eau sans se mouiller un poil est assurément plus proche de Toi que je ne le serai jamais.” Il répondit :

“Ne change rien, mon frère ! “Seigneur, ne m’aide pas”, c’est la prière juste ! La paix sur toi !”

L’autre lui fit un signe d’amitié, s’assit parmi les brins de soleil qui illuminaient le fleuve et s’en revint ramant de ses deux mains ouvertes vers la rive tranquille en chantant sa prière au ciel, à pleine voix."©

Henri Gougaud

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