Tel est l’état présent, incomplètement présenté ici, de l’empire américain à qui on prédisait en 1991 une longue période de domination mondiale sans partage. Retour sur un passé qui explique le présent et prépare l’avenir...

La constitution de l’empire (1945-1991) et son apogée (1991- 2000)

En 1945, au sortir des terribles pertes humaines et destructions matérielles de la Seconde Guerre mondiale en Europe, les Etats-Unis ont constitué de facto un empire aux frontières changeantes, qui recoupait, de gré ou de force, la plupart des pays dits non communistes de l’époque. L’empire était dit le « maître » - le mot est ici explicite - du monde dit « libre ».

Par leur puissance économique dont le vecteur invincible était leur monnaie, le dollar, par leurs capacités militaires, par la situation de perte d’influence et de déclin irrémédiable sur tous les plans des anciens empires coloniaux français, anglais, japonais, belges, hollandais et italien, les Etats-Unis ont formé un empire, un vrai, comme le fut à son époque l’Empire romain.

Ils ont été la clé de voûte des affaires internationales, le gendarme du monde, jusqu’en 1991 - date de la dislocation de leur adversaire-partenaire de l’ordre conjoint de Yalta et Postdam, l’URSS, même si dès la décision du 15 août 1971, date de la rupture du lien de parité fixe or-dollar, les problèmes monétaires et financiers sont clairement apparus comme rongeant les fondements de cet empire.

Fin 1991, dans les milieux financiers internationaux, le dépeçage de l’ex-URSS, l’orientation des autorités chinoises vers le capitalisme, même plus ou moins encadré par l’Etat, la situation relativement calme en Amérique du Sud et au Proche-Orient après la guerre avec l’Irak en février, l’optimisme est général et frôle la béatitude absolue.

Dans les milieux dirigeants de la planète, l’avenir apparaît radieux pour le système en place - le capitalisme, dit économie de marché alors que fondé sur la spéculation financière bien plus que sur les échanges matériels. La suprématie des Etats-Unis sur tous les plans paraît établie pour un temps illimité, ses valeurs politiques dominent presque sans partage les échiquiers politiques du monde entier, à quelques rares exceptions près. Les conceptions mêmes de nationalisation, d’intérêt public, de service public, d’entreprises publiques, de socialisme, de communisme, de lutte de classes, de changements radicaux de société, tout cela paraît dépassé, désuet et à remiser dans le passé de musées, de livres ou des mémoires.

Le futur semble n’avoir qu’un nom : le libéralisme, tout ce qui s’y oppose semble condamné à périr ou à se dissoudre devant son mouvement invincible. Le monde devient américain. La pensée semble être coulée dans un moule unique : le moule impérial américain.

L’empire américain paraît alors à son apogée.

L’effondrement-dislocation de l’empire américain a commencé

Fin 2007 : changement total de décor politique, économique, moral, social et militaire.

L’empire américain a ses armées engluées dans deux conflits sans fin visible, sanglants et onéreux, sa monnaie est au plus mal, les spécialistes les plus qualifiés en économie, dont J. Stiglitz, Prix Nobel, entrevoient la possibilité d’une récession d’une gravité et d’une ampleur non mesurables, le dollar est même suspecté de perdre bientôt son rôle de monnaie d’échange et de réserve internationale.

Et ce n’est pas tout, à l’extérieur, les affaires de l’empire vont de plus en plus mal.

Les alliés traditionnels, et même les vassaux de l’empire, s’écartent de lui et l’abandonnent :

le Japon prend ouvertement ses distances d’avec les intérêts, la monnaie et la politique américaine. Il veut s’impliquer plus dans les affaires de l’Asie en pleine expansion au travers de l’ASEAN ;

- l’Australie, avec le Labor Party au pouvoir, annonce qu’elle va rapatrier ses soldats en Irak et rééequilibrer ses relations internationales, au profit de la Chine notamment ;

- le Pakistan, qui servait de base américaine arrière en Asie centrale et au Moyen-Orient, est entré dans des remous internes qui mènent à réévaluer, de fait, ses capacités à soutenir la politique américaine dans la région et affaiblissent tout le dispositif politico-militaire américain dans ce secteur, avec des conséquences encore peu mesurables à cette heure.

Le Proche-Orient continue à être un poudrière dangereuse pouvant exploser à tout moment, les pays arabes du Golfe transforment progressivement leurs dollars en euros, soulignant ainsi que leur confiance dans l’empire s’effrite rapidement. Là aussi, alliés et vassaux régionaux sont dans une évolution de rupture lente avec la cité impériale, Washington. Les liens avec les pays de l’Asie, notamment la Chine, se développent.

En Amérique latine, l’ancienne « arrière-cour » de l’empire a chassé les anciens dictateurs qui n’étaient de facto que des émissaires ou gouverneurs impériaux nommés et choisis par la capitale de l’empire, Washington. Des Etats ont même chassé les intérêts américains de leur sol et de leur sous-sol, du Venezuela à la Bolivie, de l’Equateur au Nicaragua, sous la forme, de retour dans l’actualité, de nationalisations, c’est-à-dire, dans ce cas précis, de restauration de la propriété nationale collective sur le sol, le sous-sol et leurs produits. Cela nourrit d’importants programmes sociaux dont l’urgence était et est indéniable pour les populations concernées.

Dans les autres pays du continent, la contagion des nationalisations, du retour de la propriété au peuple et à la nation, notamment des sources d’énergie, se répand avec force. La haine et le rejet de l’empire du Nord fédère des forces politiques d’origines diverses. Le rejet de la domination nord-américaine est unanime, du Mexique à l’Argentine, du Chili au Brésil dans les populations.

Et le bilan d’échec global impérial ne s’arrête pas là : les anciens Etats dits « communistes », la Russie et la Chine notamment, mais pas seulement, reviennent en force sur la scène politique, diplomatique, militaire et économique mondiale.

La Russie avec son pétrole et son gaz, dont les prix de vente s’envolent, a relancé son économie et sa formidable machine industrielle et militaire. Et elle veut visiblement retrouver toute sa place dans les affaires du monde.

Symbole des profonds changements intervenus et signal fort de l’échec politique intégral de l’empire à faire valoir ses idées et principes dans le monde : les deux partis qui seront les seuls représentés à la prochaine Douma russe, selon les sondages successifs, seront issus tous deux de l’ancien appareil d’Etat de l’URSS. Il s’agit bien sûr d’abord du parti du président Poutine. Mais, derrière lui, le plus intéressant sera le score final du Parti communiste qui renaît de ses cendres, comme la Russie recouvre sa santé économique après l’ère catasrophique du gouvernement Eltsine. A l’opposé, les partis « libéraux », ceux qui prônaient les conceptions de l’empire, notamment les théories des « Chicago boys », devraient disparaître de la carte politique, rayés purement et simplement par les électeurs !

La Chine, de son côté, dispose des plus importantes réserves monétaires mondiales et son expansion, quoique un peu chaotique et lourde de dangers divers, en fait un partenaire mondial qu’on ne peut plus traiter avec mépris ou condescendance. Sa force et son poids militaires aboutissent maintenant à mettre fin, avec la Russie, à la suprématie militaire américaine totale née des événements de 1991.

La Chine joue aussi un rôle de plus en plus influent et prépondérant en Afrique par ses accords économiques et ses investissements adroitement calculés pour aider à s’emparer des richesses minières du continent, au détriment il est vrai des sociétés américaines, mais pas au profit des peuples qui vivent au-dessus de ces sous-sols si convoités.

Enfin, l’Inde, certes partenaire calme pour l’heure des Etats-Unis, n’en est pas moins travaillée en interne par une montée en puissance des forces communistes et maoistes, et elle se rapproche toujours, dans les cadres d’associations régionales asiatiques, de la Chine et de la Russie.

Tout ceci nourrit la crise de direction politique aux Etats-Unis, qu’aiguise encore plus la perspective des élections au poste de président de l’empire fin 2008. Les autorités actuelles sont discréditées largement dans l’opinion par leurs mensonges manifestes et leurs erreurs graves, la confiance des citoyens dans les responsables politiques actuels a disparu. De leur côté, les dirigeants ne savent plus quelle stratégie claire et cohérente adopter. Même sur des dossiers à court terme, comme celui du nucléaire iranien, le désarroi est patent et général dans l’administration impériale.

Le spectre de l’effondrement-dislocation de l’empire américain hante donc bien la scène politique mondiale et les hautes sphères de Washington.

Et la province « Union européenne » dans cette situation ?

Le tableau dessinée ici à grands traits serait incomplet si l’on oubliait de jeter un oeil à cette « province », parente éloignée de l’empire, appelée Union européenne.

A l’ouest de cette province, l’empire n’a plus qu’un seul gouvernement qui affirme son soutien inconditionnel et sa fidélité sans faille aux autorités de l’empire : le gouvernement français.

Mais, tous les analystes et les sondages le montrent, la position du gouvernement ne recoupe pas du tout celle de la majorité des citoyens français sur la question. Le chef de l’empire américain est donc soutenu, en France, par des gens qui n’ont eux-mêmes sur ce point aucun vrai soutien populaire, bien au contraire, mais sont de plus isolés au niveau européen sur cette ligne politique.

Les autres gouvernements européens sont préocccupés surtout par des problèmes concrets issus de la crise de l’empire, et notamment son dollar si faible, l’inflation des matières premières et les hausses de prix déstabilisatrices, qui apportent chômage et inquiétudes sociales.

Plus à l’est, si les gouvernants regardent vers l’ouest, les populations, elles, ont plutôt leur attention, voire leur affection, tournées vers l’est, vers la Russie, qui, avec son gaz et son pétrole dont elle sait négocier habilement les tarifs « attractifs », voire « amicaux » aux pays qu’elle juge « proches », apparaît comme se préoccupant plus des intérêts essentiels des habitants que la lointaine bureaucratie de Bruxelles dont on se méfie largement.

Au sommet de l’Union européenne, on fait semblant de ne rien voir et on se préoccupe de gérer les problèmes courants, comme ce nouveau TCE que l’on se refuse à soumettre à un vote démocratique des citoyens concernés. La raison de ce désarroi réside dans la perte des repères habituels que l’empire représentait, tel une boussole.

Il n’est pas exclu de plus que les difficultés économiques que l’empire a générées dans le passé, conjuguées aux pressions inflationnistes croissantes et à la politique russe de compétition pour la suprématie en Europe orientale et centrale, provoquent la dislocation-éclatement de la province formée de 27 pays aux intérêts bien plus divergents que convergents, laissée ainsi à elle-même.

Annonce de grands boulversements historiques en vue

Le monde fondé sur les illusions et apparences de 1991 s’écroule.

Un autre monde, multilatéral, instable, imprévisible, ramenant à la vie des forces que certains croyaient mortes, naît lentement.

La chute de l’empire américain a commencé. Et ses conséquences seront mondiales, donc aussi essentielles pour le devenir des pays européens et de leurs citoyens, entre autres. Les centres de gravité politique et économique vont aussi bouger, probablement vers l’est et le sud.

Regarder la vérité en face à partir des faits, c’est se préparer au mieux aux bouleversements historiques à venir avec l’effondrement de cet empire et à la naissance d’un monde nouveau, à déterminer et à construire dans de nouveaux rapports. D’où la nécessité de travailler à élucider les processus en cours afin de les comprendre et d’agir si possible sur eux.

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source: agoravox.fr
Publié par joss