Tout le monde voulait naturellement obtenir une rencontre en tête à tête avec Dieu. Chacun avait un million de questions à poser à l’Être suprême, et tout le monde avait des milliers de rêves à faire exaucer. Certains avaient des reproches à faire et d’autres voulaient faire des suggestions afin d’améliorer la création. Quelques-uns étaient juste curieux de voir la tête de Dieu, et se demandaient si vraiment il portait une barbe blanche comme le père Noël. Un ange gardait l’entrée du château. N’im¬porte qui pouvait se présenter et demander à rencontrer Dieu, l’ange le conduisait devant la porte de la première anti¬chambre en lui disant :

– Vous avez juste trois antichambres à traverser. Pour ouvrir les portes, vous n’avez qu’à sourire.

Les gens se retrouvaient devant la première porte, souriaient, mais rien ne se passait. Lorsqu’ils revenaient auprès de l’ange pour lui demander des explications, ils s’entendaient invariable¬ment répondre :

– Les portes s’ouvrent grâce à l’énergie que vous déployez par le sourire. Si les portes ne s’ouvrent pas, c’est que l’énergie que vous déployez n’est pas suffisante. Essayez encore et en¬core, ne perdez pas espoir.

Les gens recommençaient, encore et encore, en vain. Il y eut de grandes concertations et de vastes cercles de ré¬flexion. La propagande des anges disait que n’importe qui pouvait demander une audience afin de rencontrer Dieu, et que toutes les audiences seraient accordées sans aucune espèce de formalité. Cela semblait vrai à première vue : on pouvait venir, demander à voir Dieu, et l’ange de garde conduisait tout de suite la personne devant l’entrée des antichambres, puis s’en retour¬nait. Mais il était évident que cette apparente simplicité était une façon de se moquer des hommes, car on avait beau sourire, aucune porte ne s’ouvrait. Au fond, se disaient les gens, Dieu ne voulait rencontrer personne, et cette histoire de portes qui ne s’ouvraient qu’avec le sourire était une manière élégante de refuser de recevoir du monde.

Mais quelques anges purent participer aux débats et ils réus¬sirent à convaincre les gens que tout était OK, et que le vrai problème, c’était qu’apparemment les hommes ne savaient plus sourire. Tout le monde avait souri à belles dents, et certains avaient des dents si belles et si blanches qu’ils auraient mérité de figurer en couverture des magazines les plus « glamours ». Les anges expliquèrent que Dieu n’accordait aucune importance au sourire physique, et si les portes ne réagissaient pas, c’était pro¬ba¬blement parce que les gens n’arboraient que des sourires « émail diamant ».

Les anges avaient certainement raison. Les gens recommen¬cèrent, mais sans plus de résultat. Il devint évident qu’il fallait être quelqu’un de remarquable pour avoir une chance de faire réagir ces portes. Les jours passaient, et le séjour de Dieu tendait inexorablement vers sa fin. Il fallait qu’au moins une personne puisse franchir ces portes et rencontrer Dieu. Beaucoup de gens se rendaient clairement compte qu’ils étaient certainement in¬capables d’ouvrir ces portes, mais tout le monde avait la convic¬tion qu’il devait au moins exister une personne capable de réali¬ser cet exploit. Les gens se réunirent à nouveau, et il fut décidé que celui qui réussira à rencontrer Dieu aura la mission, en plus de demander des choses qui lui seront personnelles, de soumet¬tre à Dieu deux questions au nom de l’humanité toute entière : Comment s’affranchir de la souffrance ? Comment atteindre le bonheur éternel ?

Qui pouvait réussir à obtenir une rencontre en tête à tête avec Dieu ? La plupart des gens avaient essayé plusieurs fois, tous avaient échoué, et personne ne voulait recommencer car chaque nouvel échec nourrissait un sentiment grandissant d’humiliation.

Comme personne n’osait plus se présenter, les gens se réuni¬rent une nouvelle fois afin de désigner ceux qu’ils estimaient être les personnes les plus évoluées de toute l’humanité. Après bien des débats, trois personnes furent désignées : un prix Nobel de sciences, un prix Nobel de littérature, et un prix Nobel de la paix. Le premier était estimé comme étant le scientifique le plus brillant de la planète. Le second était estimé comme étant le poète le plus subtil de la planète. Et le troisième était estimé comme étant l’humaniste le plus grand de la planète.

Le scientifique se présenta devant les antichambres. Il prit une bonne heure de réflexion puis il sembla comprendre ce qu’il fallait faire. Il se remémora l’extraordinaire plaisir intellectuel qui l’avait envahi le jour où il avait fait la découverte qui lui avait valu le prix Nobel de sciences, et il sourit. Et le miracle se produisit : la porte de la première antichambre s’ouvrit toute grande. Il y eut un tonnerre d’applaudissements. Mais lorsque le scientifique se retrouva devant la deuxième porte, il fut incapa¬ble de la faire réagir. Il finit par abandonner, car il était évident que seule la première porte avait été à sa portée. Il revint sur ses pas, et la première porte se referma derrière lui.

Les gens furent très déçus par cet échec, mais il restait encore deux brillantes personnes en lice. Ce fut au tour du poète. Il se posta devant la première porte, puis il se remémora le jour où il acheva son plus beau recueil de poèmes, celui qui avait ému la terre entière et qui lui avait valu le prix Nobel de littérature. Et quand il se rappela en souriant de la profonde émotion qui l’avait submergé à ce moment-là, les portes des deux premières antichambres s’ouvrirent toutes grandes, entraînant une euphorie hystérique dans le public. Mais la porte de la troisième anti¬chambre se montra indifférente, et le poète dut reconnaître qu’il n’irait pas plus loin. Il revint sur ses pas et les portes se refer¬mèrent.

Il ne restait que l’humaniste, et tout le monde était certain qu’il allait réussir car il était certainement quelqu’un de plus grand que le scientifique et le poète. L’humaniste se plaça devant la première porte, puis il se souvint de la profonde expé¬rience de béatitude qui s’empara de lui lorsqu’il signa le traité qui avait mis fin, d’un seul coup, à la majorité des guerres et des conflits qui sévissaient sur terre depuis des dizaines d’années. Quand il sourit, rien ne se produisit. Peut-être que sa remémora¬tion n’avait pas été correctement faite. Il recommença, mais rien n’y fit. Sa déception fut à l’image du désespoir du public : abyssale. Après le scientifique qui avait réussi à ouvrir une porte, et le poète qui avait réussi à en ouvrir deux, tout le monde s’attendait à ce que l’humaniste réussisse à ouvrir les trois portes. Mais il se montra incapable d’en ouvrir ne serait-ce qu’une seule…

L’échec de l’humaniste est surprenant, Maître.

Oui, c’est surprenant en effet. Les gens allaient se résigner lorsqu’une petite fille se présenta. Au stade où en étaient les choses, on n’avait rien à perdre à laisser une petite fille tenter sa chance. La petite fille prit note des deux questions à poser en cas de réussite, puis elle se présenta devant les antichambres. Elle posa sa main sur la poitrine, puis se mit à sourire du fond du cœur. Comme par enchantement, les trois portes s’ouvrirent paisi¬ble¬ment en même temps, laissant filtrer une incroyable lumière qui devait certainement émaner de Dieu. Devant ce miracle, la foule s’immobilisa dans un profond silence, empreint de respect mais aussi d’incompréhension, car personne ne com¬prenait comment une simple petite fille pouvait réussir là où trois prix Nobel avaient échoué.

La petite fille traversa le couloir, puis elle se retrouva en face de Dieu. Les portes s’étaient refermées derrière elle, et les gens n’eurent même pas le temps d’entrapercevoir fugacement l’Être suprême. Trois heures plus tard, les portes s’ouvrirent à nouveau et la petite fille sortit. Le séjour de Dieu était arrivé à son terme et on vit une lumière aveuglante, vaste comme un soleil, s’élever dans les airs puis disparaître dans l’espace. Tout le monde en¬toura la petite fille, et on pouvait lire dans les yeux un curieux mélange de jalousie, d’étonnement, d’égarement, de perplexité, d’émerveillement et d’espoir.

– Comment as-tu réussi à ouvrir les portes ? demanda la foule à la petite fille.

– J’ai simplement souri de tout mon cœur, répondit-elle.

– Quelle question personnelle as-tu posée à Dieu ?

– Je n’avais aucune question personnelle, je voulais seule¬ment voir Dieu.

– À quoi Dieu ressemble-t-il ?

– Il me ressemblait, comme une sœur jumelle.

Cette réponse plongea tout le monde dans la confusion la plus totale. Ainsi donc, Dieu avait l’apparence d’une petite fille.

– Est-ce que tu as demandé à Dieu comment s’affranchir de la souffrance ?

– Oui, et il m’a répondu qu’il suffisait de sourire tous les jours, de tout son cœur.

– Et c’est tout ce qu’il t’a répondu ?

– Oui.

– Est-ce que tu as demandé à Dieu comment atteindre le bonheur éternel ?

– Oui, et il m’a répondu qu’il suffisait de sourire tous les jours, de tout son cœur.

– Mais c’est la même réponse que pour la souffrance.

– Je sais, mais c’est ce que Dieu m’a dit.

– Es-tu certaine d’avoir bien entendu ?

– Tout à fait certaine.

– Mais comment fait-on pour sourire de tout son cœur ?

– Bah… il suffit de le faire, c’est tout.

La foule était amère. C’était bien dommage, pensaient les gens, car la petite fille n’était sûrement pas la personne idéale pour discuter sérieusement avec Dieu de la question de la souf¬france et du bonheur. Elle n’avait certainement pas bien posé les questions et elle n’avait sûrement pas bien compris les réponses. Dieu ne reviendrait peut-être jamais séjourner sur terre, et la seule chance que l’humanité avait de découvrir le moyen de s’affranchir de la souffrance et de trouver le bonheur éternel avait été perdue. C’était ce que croyaient les gens, car ils ne voulaient pas croire que les vraies réponses soient aussi simples.

A sortir le 10 octobre 2007 en librairies

Cet ouvrage est déjà disponible sur le site : iwen.free.fr

Kessani et Chris.

source: iwen.free.fr
Publié par Juan-Matus