Sur France Inter, le 29 août 2007, dans l’émission « le téléphone sonne », on a ainsi pu entendre un auditeur se lamenter de la disparition de la peine de mort et de l’inexistence de l’emprisonnement à vie effectif : « on rentre en prison, on meurt en prison ».

Le Président de la République avait déjà parlé en ce sens en disant à propos du même cas, le 20 août 2007, à l’issue de la table ronde sur les mesures de sûreté contre les criminels dangereux : « Je ne comprends pas que l’on soit condamné à vingt-sept années de prison, et que l’on en fasse que dix-huit » et « c’est un désastre, que de laisser sortir de prison, un homme dont tout le monde sait qu’il est dangereux ».

Il y a quelques temps, en réaction aux attentats de Londres et Madrid, la peine de mort avait été évoquée à l’encontre des auteurs d’actes de terrorisme . La justification de cette proposition était la suivante : « [les états] doivent pouvoir lutter et condamner avec la plus grande fermeté ces actes barbares, en apportant une réponse forte et sans équivoque aux ennemis de la liberté. Rien ne doit les amener à composer avec cette forme ultime de violence qu’est le terrorisme. »

Face à de tels propos, ouvrant la porte à la répression la plus grave contre des individus, on perçoit un certain penchant au retour à la barbarie.

1. Le retour de la barbarie ?

Est considéré comme barbare un individu ou un groupe social tenu pour cruel, inhumain, violent, etc. La définition peut être enrichie en parlant de comportements barbares. La barbarie est opposée à la civilisation. Dans cet article, c’est bien ce sens de non-civilisé qui est retenu.

Ce qui frappe en premier lieu, c’est la facilité avec laquelle des gens envisagent des peines atroces pour répondre à ce qui est considéré comme un acte barbare. La peine de mort est ainsi évoquée, ainsi que l’emprisonnement à vie, la médication obligatoire, etc. Pourtant, il s’est formé au fil des décennies un consensus international sur le fait qu’il est interdit de recourir à ces peines sans devenir soi-même barbare.

Il en va ainsi de la loi du Talion, qu’on croyait abandonnée dans les civilisations modernes. Elle consiste en la réciprocité du crime et de la peine : Œil pour œil, dent pour dent. Sexe pour sexe et vie pour vie ajoutent ces jours-ci certains...

Cette loi antique a pourtant été supprimée du droit en France depuis des siècles. Il est curieux que des citoyens d’un état de droit moderne puissent encore penser qu’une telle mesure a du sens. En effet elle est objectivement une vengeance, alors que la justice moderne ne vise plus à venger, mais à préparer la réinsertion du criminel dans la société après une période de réadaptation tout en essayant de réparer le préjudice moral ou de l’atteinte à sa personne avec une compensation financière.

De même que la loi du Talion, dont elle est en fait qu’un aspect, la peine de mort fait partie des barbaries. De nombreux débats ont eu lieu sur cette peine, mais les faits donnent tort à ceux qui y ont encore recours : la criminalité ne diminue pas dans les Etats qui infligent la peine de mort (Etats-Unis et Chine en premier lieu). Pourquoi alors se mettre dans une posture morale intenable consistant à dire que ce type de meurtre d’Etat serait légal quand on affirme par ailleurs que le meurtre est un crime ? Eliminer celui dont on pense qu’il le mérite au vu de ses crimes n’est qu’une facilité d’esprit : le problème est évacué, mais les victimes ne sont pas rassérénées pour autant. Il ne nuira plus ? Certes. Mais il a nui, la victime et ses proches doivent survivre avec le crime, et la société en est concernée.

L’emprisonnement à vie est également évoqué pour garantir la mise hors d’Etat de nuire. Mais c’est refuser à celui qui y est soumis l’état d’être humain. C’est lui accorder une peine de mort différée en lui ôtant toute perspective de réinsertion ou d’amélioration de son état. Quel intérêt pour la victime, sinon la satisfaction ténue de savoir que personne d’autre qu’elle ne sera plus victime et la jouissance atroce de penser qu’il paye jour après jour et jusqu’à sa mort son crime ? Quel intérêt pour l’Etat, quand la peine de mort immédiate donne le même résultat et coûte moins cher ? Quitte à être inhumain, autant être pragamatique...

Le recours aux médicaments et aux soins obligatoires est également invoqué. Là encore, c’est déhumaniser la personne qui subit cette peine. Pas de choix, pas de libre arbitre, pas d’humanité. On impose, on drogue et on espère que cela suffira à mettre hors d’état de nuire.

Idées surprenantes que cette tentation de la barbarie. Et toujours le même fantasme : mettre hors d’état de nuire, par un moyen ou un autre, pour être débarassé du problème. Dormez tranquilles bonnes gens !

Mais tous ces gens qui envisagent le recours à la barbarie pour lutter contre ce qu’ils estiment être de la barbarie ont peu de respect pour le genre humain. Ils pensent à eux-mêmes, à leur propre sécurité, à celles de leurs enfants. Si cela doit passer par la barbarie, si cela doit conduire à fouler au pied les avancées humanistes de notre civilisation, peu importe tant qu’eux se sentent en sécurité !

2. Les droits de l’homme contre la barbarie

Quelques rappels à ceux qui sont tentés par ces mesures.

Tout criminel est et reste un être humain. Qu’il viole des enfants ou fasse exploser des bombes dans un métro, il est un être humain. C’est la part sombre de l’humanité qu’il expose, mais c’est encore l’humanité. Le nier, c’est fermer les yeux et se voiler la face. Rabaisser le criminel, le déshumaniser, le traiter de monstre permet de ne pas regarder en face ce que peut aussi être un homme : un malade, un fanatique, un désespéré, un danger pour la société.

La réponse adaptée à ces comportements n’est pas évidente. Il faut que la société se donne les moyens de détecter les malades, les déviants, les délinquants avant le passage à l’acte. Il faut prévenir plutôt que guérir. Et il faut soigner, éduquer et réinsérer ceux qui malgré tout sont passés à l’acte plutôt que de les éliminer comme on le ferait d’une bête. Quant aux rares cas qui paraissent insolubles, la question reste ouverte.

A ce propos, tout malade doit être soigné et pas éliminé définitivement ou temporairement par des barreaux ou des calmants. Quand un malade dangereux passe à l’acte, c’est trop tard. Mais ce n’est pas parce que nous n’avons pas été capables collectivement de nous donner les moyens de l’empêcher de passer à l’acte que nous devons l’éliminer. Le devoir d’une société évoluée et humaniste est de chercher à le soigner, s’il le souhaite. Les monstres et les prédateurs qu’on nous montre à longueur de pellicule dans les films américains existent peu. Les malades savent souvent qu’ils le sont et ils en souffrent (voir le nombre de suicides dans ces populations). Les malades qui se vantent d’être malades sont peu représentatifs. Mais même eux ne doivent pas être contraints et déshumanisés par le reste de la société sans que celle-ci en souffre dans ses principes.

La prévention vaut mieux que l’élimination. Il est peut-être aisé pour l’esprit de se sentir en sécurité parce que les malades et les fous dangereux sont sous clef ou sous médicaments, mais il est incompréhensible que certains soient soulagés qu’on traite ainsi des malades. Faire l’autruche sur les traitements infligés à des malades dangereux, criminels de surcroît, est facile. Se mettre à la place des ces malades ou imaginer que nous-mêmes ou nos proches puissions être malades est plus difficile. Expliquer comment la société peut se satisfaire de ne pas soigner tôt ces gens et les laisser pourrir une fois un acte délirant réalisé est en deçà de toute morale.

Quelles solutions pour éviter la gangrène mentale qui permet à des citoyens, en France et aujourd’hui de réclamer des mesures dignes du moyen-âge ?

L’éducation en premier lieu, liée à la défense des valeurs humanistes et du progrès social. Seule l’éducation peut prévenir la barbarie. Sans éducation, l’humain retourne à l’état primaire et laisse parler ses pulsions : œil pour œil, loi du plus fort, etc.

En second lieu, donner les moyens à la société de détecter les malades et les déviants, pour les soigner, pas pour les mettre de côté en attendant qu’ils meurent.

Enfin, donner les moyens à la prison d’être ce qu’elle doit être : un lieu de réinsertion et pas un mouroir ou un lieu de mise entre parenthèses.

Mais tout cela est tellement compliqué et cher à mettre en œuvre, tout cela est tellement peu sexy pour parader devant des caméras, tout cela ne rapporte que tellement peu de voix qu’il est à craindre que peu de politiciens se donneront la peine de s’intéresser à ces sujets autrement que sous l’angle électoraliste, donc simpliste.

PS:

Je voudrais répondre d’avance à ceux qui parleront des « victimes », puisque je ne parle ici que des criminels. Etre victime est atroce. Etre proche d’une victime est atroce. Mais la compassion éprouvée par ceux qui n’ont pas été touchés dans leur chair est relativement inutile : la peine ne se partage pas, la douleur ne se transmet pas. Le soutien moral est nécessaire, mais jamais suffisant pour permettre à une victime de se remettre d’aplomb. Vouloir la mort ou l’emprisonnement à vie ou la mise sous camisole chimique ou la castration d’un agresseur est une réaction habituelle, sinon normale, pour un être humain. Mais la société est là pour faire de nous des êtres meilleurs que de simples animaux conscients. Nous avons intellectualisé nos comportements pour ériger des valeurs, desquelles découlent des principes et des lois, que la justice fait appliquer pour que tous vivent mieux ensemble.

Les droits de l’homme ont mis longtemps à émerger et sont encore trop souvent bafoués, même en France. Avant de laisser nos pulsions de vengeance s’exprimer, réfléchissons collectivement au parti que tirerait notre société à revenir sur ces droits de l’homme. La vie serait-elle meilleure pour tous si on refusait par exemple que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits », que « tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne » ?

Mettre en pratique ces principes n’est pas évident. Il est malheureusement plus simple de proférer des slogans et de simplifier la pensée. Mais ces principes constituent des fondations. Abattre ces fondations, c’est raser la maison... Ces considérations ne redonneront jamais la vie à un proche assassiné, ni le sourire à un enfant violé, mais elles sont nécessaires pour nous garantir contre la tentation de la barbarie.

par yrduab

source: agoravox.fr
Publié par veda