Et, pourtant, c'est dans ces heures-là qu'est née la nouvelle Europe. Sur ce continent où l'humanité avait vécu ses heures les plus sombres, nous assistâmes à un miracle, un miracle éminemment humain. Les peuples d'Europe s'aperçurent que leur capacité de destruction avait pour pendant une tout aussi vaste capacité de pardon, de bienveillance et d'espoir. En 1957, six pays signèrent le traité de Rome et, par cet acte simple mais fondamental, offrirent une vitrine au multilatéralisme, à la prospérité et à la solidarité internationale.

Cinquante ans plus tard, en 2007, une rock star venue d'Irlande, lisant ce traité avec autant d'enthousiasme qu'un enfant qu'on oblige à s'asseoir devant une assiette de petits pois refroidis, y découvre ce que des technocrates, croit-il, voient sans doute comme de la poésie. Pas une poésie débordante, non, juste une tournure de phrase, çà et là. Comme dans cet article qui exhorte l'Union à favoriser "le développement économique et social durable des pays en développement et plus particulièrement des plus défavorisés d'entre eux" et appelle à "la lutte contre la pauvreté dans les pays en développement". Certes, ça n'est pas du Thomas Jefferson, mais on entrevoit là une vision qui, peut-être, nous engage.

Dans les cinquante années à venir, nous aurons sans doute besoin d'un peu plus de poésie - et pas seulement pour réveiller l'intérêt des Européens pour la Constitution. Car là est l'essentiel : l'Europe est une idée qui doit se faire sentiment. Un sentiment fondé sur la conviction que l'Europe ne tient que si l'on abat l'injustice, que nous ne trouverons notre équilibre que si nos voisins sont traités sur le même pied que nous, en termes de liberté et d'égalité. Si aucune mission ne nous transcende, alors nous perdons une part de notre humanité. Il est une façon de définir qui nous sommes et ce que nous représentons au XXIe siècle, de défendre notre raison d'être, à nos yeux et face au reste du monde : passer peut-être moins de temps à se regarder dans la glace et davantage porter les yeux au-delà de ces 13 kilomètres de Méditerranée qui nous séparent de l'Afrique.

Il existe un mot en irlandais, meitheal : c'est l'idée que les villageois s'entraident d'autant plus que la tâche est lourde. C'est ainsi qu'agissent la plupart des Européens. C'est vrai, en tant que nations isolées, nous gardons le plus souvent nos rideaux tirés et nous nous querellons à l'abri de la haie séparant nos jardins, mais si la maison d'un de nos voisins prend feu, alors nous nous serrons tous les coudes pour éteindre l'incendie. L'histoire a montré qu'il fallait parfois une situation d'urgence pour nous rapprocher.

Mais si l'Europe souffre aujourd'hui de la crise de la cinquantaine, le nombriliste professionnel que je suis déconseille formellement ce type de thérapie dans tout autre domaine que l'écriture de chansons. Car c'est au service de l'autre, et non de soi, que l'on découvre qui l'on est.

Aujourd'hui, le feu est en train de dévorer de nombreuses pièces de la maison de notre voisin africain. Du génocide au Darfour aux mourants de Kigali où l'on entasse six malades du sida sur un seul lit de camp, de l'enfant succombant au paludisme - ce meurtre par piqûre de moustique - au village privé de source d'eau saine, voilà autant d'affronts à toutes ces valeurs que nous, Européens, avons un jour jugé bon de coucher sur le papier.

Les événements en Somalie et au Soudan nous montrent ce qui arrive lorsqu'on laisse des forces guerrières combler le vide et semer la discorde dans une population africaine majoritairement pro-occidentale et pratiquant un islam modéré (près du tiers de l'Afrique est musulman). Peu importe que notre impératif soit moral ou stratégique : ce serait une folie de laisser de telles flammes se propager. Quelle sera la réponse de l'Europe ? Certes, la cacophonie règne dans cette tour de Babel (ou de bla-bla) où les langues s'entrecroisent et les idées s'entrechoquent, mais l'harmonie est bien plus grande qu'il n'y paraît.

Des promesses historiques ont été faites à l'Afrique sur l'aide au développement, sur la dette et même sur l'épineuse question du commerce. Si l'on obtenait des avancées décisives sur ces sujets, tout comme dans la lutte contre ce fléau qu'est la corruption en Afrique, qui frappe jusqu'à nos échanges avec elle, ce continent en serait transformé et il serait possible d'enrayer la progression de l'incendie.

Le cinquantième anniversaire de l'Europe donnera au président Chirac l'occasion de faire l'une de ses dernières interventions en tant que chef d'Etat. Il devrait également permettre à Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et François Bayrou de présenter leur vision du rôle de la France sur la scène internationale et d'expliquer comment ils entendent respecter les engagements ambitieux mais en perte de vitesse de leur pays envers l'Afrique. La France a pris la tête du mouvement visant à consacrer 0,7 % du PIB à l'aide aux pays les plus pauvres d'ici à 2015 ; elle est aussi pour beaucoup dans la décision de l'Allemagne de s'engager à l'horizon 2015 - décision héroïque quand on sait que la réunification coûte encore chaque année à Berlin près de 4 % de son PIB. Le manquement de la France à ces promesses, même en période de difficultés économiques, aurait de graves répercussions sur l'ensemble des pays pauvres. Je dirais, en toute humilité, que la capacité qu'a la France de tenir ces engagements est aussi essentielle pour elle-même que pour l'Afrique.

Certains d'entre nous (et d'autres moins) tiendront à rappeler que l'Europe, il y a cinquante ans, n'est pas sortie seule du gouffre. Il y avait de l'autre côté de l'Atlantique une nation, l'Amérique, ayant une conception plutôt large de la notion de "voisin". Certes, le plan Marshall mis en place par les États-Unis n'était pas purement altruiste : il s'agissait pour eux d'élever un rempart contre l'expansion des Soviétiques alors qu'un froid polaire avait gelé les relations entre les deux blocs. Mais c'était aussi un acte de générosité à une échelle jamais vue dans l'histoire de l'humanité. Un acte qui allait marquer l'identité des États-Unis au temps de la guerre froide. Comment l'Europe va-t-elle marquer son identité en ce nouveau siècle, au temps de la "guerre chaude" ? D'où viendra le rempart contre l'extrémisme de notre temps ? Une partie de la réponse est tout près : à 13 km de nos côtes seulement.

Bono, chanteur du groupe de rock U2 est le cofondateur de DATA (Debt, AIDS, Trade, Africa)

Traduit de l'anglais par Julie Marcot © DATA

Cet article provient du site du journal Le Monde qui est ici :

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Le site de DATA (en anglais) est ici : data.org

publié par Anne Duquesne

source: anneduquesne.com
Publié par paprika