Un monde "impensé"

Mais pourquoi avons-nous si peur ? Parce qu’il nous semble que, sur tous ces bouleversements, nous n’avons plus ou peu de prise. Ni les politiques, ni les philosophes, ni les intellectuels ne paraissent plus en mesure de penser véritablement ces changements. Ni, a fortiori, de les piloter. Ils vont trop vite. Ils vont plus vite que la pensée elle-même. Peu à peu, l’idée s’est installée en nous que nous vivons dorénavant (provisoirement ?) dans un monde "impensé" (au sens strict) et "immaîtrisé". Les angoisses qui, parfois, nous assiègent, proviennent de ce double sentiment d’impuissance. Comme le flot irrésistible d’une rivière en cru, les bouleversements de l’économie, de la technoscience, de la globalisation financière nous entraînent. Ils brouillent nos anciens repères. Ils remettent en question nos certitudes les plus essentielles. Ils menacent de nous arracher des mains les instruments grâce auxquels nous parvenions, vaille que vaille, à piloter notre destin. Nous avons donc le sentiment d’être devenus les jouets de logiques mécaniques, de ce que Jacques Ellul appelait un ";processus sans sujet". Or, un "processus sans sujet" est une logique très exactement inhumaine, au sens où elle congédie la volonté humaine au profit d’un énigmatique maelström.

Au moins, les périls qui nous menacent sont-ils faciles à identifier : un retour, mais sur une grande échelle, des inégalités entre les hommes ; le triomphe sans rival d’une technique réductrice ; l’évanouissement de notre représentation de l’avenir, c’est-à-dire de l’espérance ; la solitude inquiète d’un "moi" barricadé dans son égoïsme ; la tentation du repli meurtrier dans les "identités" querelleuses ; la remise en cause - l’implosion progressive, pourrait-on dire - de la démocratie elle-même... Et, par-dessus tout l’incapacité nouvelle dans laquelle nous nous trouvons de définir le concept même d’humanité : à la lumière de la révolution génétique, qu’est-ce qui nous distingue encore de la machine ? de l’animal ? de la chose ou de l’objet ?

Une mutation plus qu’une crise

Devant ce gigantesque "tournant", il est un peu ridicule et pour le moins convenu de parler de "crise". Le terme mutation serait plus exact. Nous sommes bel et bien les mutants d’un monde inimaginable en train de naître. Et devant la radicalité de ce changement, on voit bien quelle est la tentation de chacun : renoncer à intervenir, s’abandonner au cours des événements comme le ferait - pour paraphraser Georges Bernanos - "un chien crevé au fil de l’eau". Nous sommes tentés de croire qu’il n’y a d’autre alternative que celle-ci : tout accepter ou tout refuser, camper dans la nostalgie ou adhérer servilement à l’air du temps. La plupart des discours dominants mettent d’ailleurs en avant (et de façon significative) les concepts "d’adaptation", d’acceptation, d’accoutumance, d’impuissance, etc. "On ne peut faire autrement"; "Il n’y a pas d’autre solution"; "Nous n’avons pas le choix", etc. Telles sont les phrases que nous entendons jour après jour. Le renoncement à l’action est devenu un terme - et une conduite - à la mode.

Ainsi l’hédonisme à courte vue est-il devenu un réflexe généralisé. Profiter de l’instant qui passe ; après nous le déluge, etc. Certains - les plus exigeants - agrémentent cette démission d’une référence consolatrice à je ne sais quelle "sagesse" contemplative. La vogue actuelle du bouddhisme, le succès du "new age" n’ont pas d’autre signification. Il s’agit de tirer, en somme, son épingle du jeu, de sauver sa peau en se ménageant une place au soleil. Quitte à jouer méchamment des coudes.

Or, rien ne serait plus funeste que cet abandon-là. Pourquoi ? Parce que, mutation ou non, nous demeurons les dépositaires et les gardiens des valeurs fondatrices qui nous permettent tout simplement de vivre ensemble en échappant à la barbarie. Et ces valeurs - il faudrait plutôt dire ces "fondations" - ne sont pas devenues obsolètes. Ni démodées ou superflues. L’égalité entre les hommes, telle que saint Paul la fonda, n’est pas une aspiration dépassée. La justice préférée à la vengeance n’est pas un archaïsme. L’espérance ou le sens du progrès (le "goût de l’avenir", disait Max Weber) n’est pas une superstition ancienne à laquelle nous pourrions renoncer. L’exigence spirituelle, c’est-à-dire le refus de la "clôture" scientiste ou technoscientiste, n’est pas une forme d’obscurantisme sur laquelle nous pourrions ironiser. Le sens de l’universel ("L’homme partout semblable à l’homme") opposé au triomphe des identités et des exclusions n’est pas un luxe. Il est la condition même de l’humanité. Et l’on pourrait prolonger la liste...

Nous sommes co-responsables

Mais il nous faut comprendre que ces fondations-là ne sont solides et structurantes (comme disent les psychanalystes) que si nous choisissons qu’il en soit ainsi. Aucune d’entre elles ne va de soi. Aucune n’est "naturelle" ou garantie. Elles sont le produit d’une évolution, d’une conquête, d’une lutte. En d’autres termes, elles réclament de nous, aujourd’hui comme hier ou avant-hier, vigilance et volonté. Pour nouveau et incroyable qu’il soit, le monde de demain sera ce que nous en ferons. Que nous soyons croyants ou pas, que nous gardions ou non en mémoire la mémoire - et la subversion - biblique, nous demeurons co-responsables du monde à venir. Sauf à renoncer à être des hommes et des femmes, nous restons "en charge" du futur. C’est donc à nous qu’il incombe, quotidiennement, inlassablement, de "faire le tri" parmi les menaces et les promesses qui sont contenues, comme l’écrit magnifiquement André Gorz, dans les replis du présent.

Si l’on préfère une métaphore maritime, nous sommes comme ces navigateurs pris dans la tempête et qui, plutôt que de s’abandonner peureusement à la fureur des éléments, redescendent à la table à carte pour retrouver le cap et ressaisir la barre à pleines mains. Jamais la principale injonction évangélique n’avait retrouvé une telle urgence et une telle force : "N’ayez pas peur !"

par Jean-Claude Guillebaud - fondationdiagonale.org