Je me sais !!! Et que resterait-il de ce moi sans cette connaissance ?!!!

Une telle rencontre est plus qu'un dessillement : c'est un choc.

Eh bien, pendant toute mon enfance cette commotion a été là, à l'état diffus... Au cours des mois qui ont précédé " l'éveil", elle a acquis des traits précis.

- Quels étaient-ils ?

La conscience de moi m'apparaissait clairement comme étant un infini. La saisie consciente, en s'accomplissant, ouvrait en son propre sein une profondeur dans laquelle elle se réitérait un nombre infini de fois; chaque nouvelle saisie se trouvant comme emboîtée dans la précédente, et relançant le développement du phénomène. Je me sais engendrait je me sais me sachant qui engendrait je me sais me sachant me sachant qui engendrait... qui engendrait...

Le processus ne tendait pas vers l'infini, il l'atteignait : au cœur du potache que j'étais se dilatait un infini des plus sérieux...

( ... )

Un fait m'intriguait énormément. En vérité, bien plus qu'à ma curiosité, c'est à ma vie qu'il lançait un défi... La conscience de moi était un infini, cet infini était en moi, s'accomplissait en moi - ceci, indéniablement; ... et pourtant, je ne réussissais à pénétrer personnellement, humainement, que sa frange ; je me sais m'était accessible, je me sais me sachant l'était aussi, je me sais me sachant me sachant l'était encore -mais déjà la difficulté était devenue immense; en fait, c'était là une barrière infranchissable. L'infini de la conscience de moi était en mon esprit, mais, d'une certaine façon, j'en étais séparé, exclu; il m'était impossible de l'assumer en tant que personne humaine.

Dans les Jours qui ont précédé immédiatement " l'éveil ", j'ai tenté cent fois d'entrer plus avant dans cette conscience, de forcer la barrière dont je parlais. En vain ...

Et puis, un soir, à l'occasion d'une empoignade intellectuelle farouche, féroce même, avec une énigme philosophique tout à fait étrangère à mon travail sur la conscience de mot, " l'éveil ", soudain, a surgi.

Et ce fut comme si l'infini de la conscience de moi, pris de pitié pour ce garçon qui, avec tant de zèle, cherchait à y entrer, avait, d'un coup, décidé d'accéder à son vœu, pur de toute arrière-pensée d'appropriation; et lui avait ouvert grandes ses portes, qui, après tout, étaient celles de la maison...

- (...)

Je retrouve la clarté et la qualité extrêmement articulée de ses textes, tandis qu'il m'évoque son "éveil" entre deux bouchées d'escalope et deux lampées de bière, avant de commander un dessert et d'allumer une nouvelle blonde.

- Et cette expérience s'est avérée durable ?

Ah, ça n'a plus jamais bougé! Une fois que vous savez faire du vélo, vous savez en faire à vie, hein ?

A ma remarque : " Tout de même, tu fumes vraiment beaucoup ", il répliquera d'un ton enjoué : "J'essaie de ne pas dépasser les trois paquets par jour ! Ah, mes précieux fluides corporels... Je m'assieds dessus !" (...)

L'ÉVEIL PERÇOIT TOUT COMME UNE EXTENSION DE LUI-MEME

Sans doute est-ce là ce que beaucoup veulent aujourd'hui évoquer en parlant de "fusion du sujet et de l'objet", expression qui ne m'en apparaît pas moins comme tout à fait inadéquate.

Pourquoi ?

Il y a bien réunion du sujet et de l'objet, mais ils ne se "fondent " pas, ne disparaissent pas en je ne sais quel magma fusionnel. Ces expériences ont ceci de miraculeux que, sans du tout perdre mon identité, en demeurant légitimement ce que je suis, je deviens la table, ou le poêle, ou la montagne, ou le paysage entier, lequel reste lui-même dans son intégrité. A demeure A, B demeure B, et pourtant A est au sein de B, B est au sein de A. Si les deux termes s'abolissaient dans leur originalité au moment de la fusion, il n'y aurait pas de miracle, il ne se passerait rien. Ce point me paraît important dans la mesure où il me semble ordinairement mal compris. A en croire ce qu'on peut lire ou entendre ici et là, si Jean devient l'arbre, l'arbre en tant que tel est consumé, de même que Jean.

Mais pas du tout ! Jean demeure dans l'intégrité de Jean, l'arbre demeure dans la sienne propre, et il y a néanmoins adhésion. C'est dans cette coexistence de la fusion et du maintien chez chacun des termes de son identité intrinsèque que réside le miracle. Si A anéanti se fond dans B anéanti, il n'y a vraiment pas de quoi en faire un plat extraordinaire, c'est que deux entités complètement différentes puissent être vraiment reliées tout en se maintenant chacune dans leur différence originelle.

Ce miracle constitue donc l'une des caractéristiques de ces "instants "...

Oui. D'ordinaire, nous ressentons toujours plus ou moins obscurément la rupture entre le moi et le non-moi; il y a comme une brisure originelle entre notre réalité intérieure et le reste. Lors de ces "moments", la rupture s'abolit. Il ne s'agit pas, encore une fois de l'abolition pure et simple de la dualité, mais de l'apparition d'une unité au sein de la dualité. On en arrive à une notion très importante, celle d'une dualité saine et légitime. A ce qu'on m'a dit, nombre d'enseignements ou d'approches insistent sur la "non-dualité"; or, s'il y a effectivement une dualité falsifiée, il existe aussi une dualité tout à fait légitime qui se manifeste non seulement dans l'espace mais aussi dans le temps. On semble d'ordinaire beaucoup insister sur la dualité spatiale; bien sûr, il y a ce qui me sépare de l'arbre, mais il y a aussi ce qui me sépare de ce que j'ai été ou de ce que je serai, ce qui me sépare de ma mort, par exemple. Après tout, la vie d'un homme, c'est très important ! Ma mort est un objet autrement plus consistant et pour moi plus réel que l'arbre dont je n'ai rien à foutre ! La dualité est là, elle se manifeste dans l'espace et dans le temps, et c'est dans l'espace et dans le temps qu'elle peut être soit saine soit falsifiée. C'est à mon avis une grave erreur tactique de lancer les gens à l'assaut de la dualité sans faire cette discrimination entre une dualité saine et une dualité falsifiée. Ils risquent autant de se blesser, voire de se détruire, que de se sauver. On ne peut nier la dualité qui est le principe de vie. Certes, en tant que dualité falsifiée, produit de notre mental personnel, elle doit être détruite. Je répète et j'insiste : la dualité, tant qu'elle est un duplicata du réel, duplicata onirique et d'origine personnelle, doit être impitoyablement détruite. Mais lorsque ce voile au sein duquel nous évoluons habituellement se consume, lorsque cette énorme boule subjective éclate, que trouve-t-on, hein ? Que vas tu voir si tu sors de ta bulle ? Le monde, tout simplement ! Il y a quelque chose ! Il y a moi et l'arbre. La dualité est là.

La dualité demeure sur un mode différent...

Exactement.

Si je te suis bien, il y a une dualité en elle-même réelle, que tu qualifies de saine...

Saine, simple et divine !

Et une dualité malsaine, irréelle, qui n'est qu'un produit de notre subjectivité...

Cette histoire de dualité est un phénomène complexe; je vais essayer de résumer la question. Ce que jadis on eût appelé notre âme - terme tombé en désuétude et que de toute façon on employait maladroitement en disant, "j'ai une âme" au lieu de "je suis une âme" -et que j'appellerais notre essence spirituelle est l'unique source de tout. C'est notre propre essence qui est à l'origine de ce que nous nommons le monde - et par "monde" j'entends non seulement la réalité dite extérieure mais aussi mon esprit, mon esprit dans mon corps, mon corps dans le monde et le tout emmené par le temps. En d'autres termes, tout jaillit du tréfonds de nous-même. Notre essence est créatrice. Originellement, c'est-à-dire maintenant, tout de suite, immédiatement - je ne parle pas d'origine historique mais d'origine instantanée - cette source qui est en moi génère le monde : elle produit la réalité sensible aussi bien que mon esprit et mon corps.

Tant que nous en restons là, nous sommes au stade de la création du monde, c'est-à-dire dans la phase édénique des choses. Puis instantanément, et c'est là que tout se gâte, une deuxième création se met en place. Car notre source est pour ainsi dire double. Dans cette deuxième création, c'est moi, personnellement, Steve Jourdain, qui suis le père du monde. J'en revendique la paternité et le mérite, alors que, dans la première, tout jaillit du tréfonds de moi-même mais comme impersonnellement, sans aucune intervention personnelle de ma part. Il est en tout cas exclu que je puisse m'en attribuer le mérite. Bref, il y a deux sources : l'une, légitime, qui tout en étant le fond de la personne fonctionne de telle façon que la personne ne puisse en aucun cas en revendiquer le jaillissement comme son propre effet...

Une source impersonnelle, donc...

La qualifier ainsi serait inconvenant puisque nous sommes au centre même de la personne ! C'est bien là le paradoxe, le miraculeux paradoxe... Enfin, disons une source non-personnelle au sens où il n'y a pas appropriation de quoi que ce soit par le moi.

Et une autre source, polluée...

D'où procède cette contrefaçon de monde, cette pâle copie de la réalité - intérieure et extérieure - dans laquelle nous vivons. Cette deuxième source falsifie tout en une seule fois. Cette falsification prend place dès la naissance, elle est déjà en place lorsque le nourrisson sort du ventre de sa mère. Si bien que nous vivons dès le départ en état d'hallucination permanente, dans le flot jaillissant de cette source impure.

(...) Revenons au garçon de seize ans. Quel était son état d'esprit avant que ne survienne ce cataclysme intime ?

Cataclysme est le mot! Avant d'aller plus loin, une précision : en disant que quelque chose est " survenu ", nous faisons une concession au langage courant. En vérité, l'éveil est un non-événement. Il s'agit d'un événement incommensurable, précis, concis comme un diamant, et dont le caractère non événementiel est extraordinaire. Quand moi devient moi, il ne se passe rigoureusement rien; mais c'est en même temps le plus grand événement qui puisse jamais se produire. Là encore, nous évoluons dans le paradoxe : on ne saurait imaginer nouvelle plus inouïe, bouleversement plus radical. Je n'aurais pas été plus surpris si je m'étais brusquement retrouvé à l'autre bout d'une galaxie, au sein d'un trou noir. La rupture est énorme, radicale. Pourtant, rien n'est arrivé. Le même devient le même... Tu voulais donc que je te dise quel était mon état d'esprit avant que ne survienne ce non-événement... (...)

La représentation que nous avons de nous-même en tant que sujet intérieur et de nos rapports avec la durée est entièrement fausse. Ce pauvre sujet intérieur a l'impression de vivre dans un tout petit instant. Tous les œufs de sa vie sont concentrés dans le panier de ce minuscule instant. Par conséquent, si une balle de fusil vient à toute vitesse fracasser le panier, il ne reste rien et on bascule dans le néant. Pauvre petit sujet intérieur, il est franchement à plaindre ! S'éprouvant dès le départ plutôt dénué d'existence propre, il se sent juste assez réel pour savoir qu'il sera un jour capable de mourir. Voilà une situation qui n'a rien de bien enviable... Pour ne rien arranger, le passé est à ses yeux un néant dont la mémoire peut seulement lui présenter des images fragmentaires et mortes; quant à l'avenir, c'est une inquiétante inconnue... Le petit sujet intérieur se perçoit donc comme extraordinairement précaire, habitant un minuscule instant bordé de deux néants, celui du passé et celui de l'avenir. Ce lugubre état de choses est tout à fait illusoire ! En vérité, si l'on va au fond de soi-même en voulant bien exorciser cette hallucination appelée "mon esprit", on découvre, non pas intellectuellement mais expérimentalement que l'on est contemporain à tous les instants de sa vie.

Je t'imagine donc en adolescent sensible, curieux et cultivé... Et voilà que survient, si l'on peut dire, l'éveil ! Serais-tu assez aimable pour, une fois encore, tenter de raconter ce non-événement ?

Je vais essayer de trouver des mots frais, ne serait-ce qu'à mes propres oreilles... Les circonstances psychologiques étaient très précises. Cela s'est "produit" un soir. Quelques jours auparavant, j'avais découvert la fameuse phrase de Descartes, « Je pense donc je suis »* et avais eu l'intuition qu'elle recelait - du moins pour moi - un secret d'une importance ultime. Je me sentais directement, dans mon essence même, concerné par cette formule. En ce « grand soir », donc, j'essayais d'arracher à cette phrase son secret. Je l'abordais comme on le fait, paraît-il, des koans - mot que je n'ai dû découvrir qu'à l'âge de cinquante ans. Mon approche était très réaliste; c'est, je le mentionne au passage, l'une des caractéristiques de mon rêve que d'être extrêmement pragmatique : quand je veux écraser une mouche, je prends un journal et je tape dessus. La plupart des gens agissent ainsi, me diras-tu; dans l'ordre matériel, oui mais pas dans l'ordre spirituel. Je veux dire par là que lorsqu'ils s'attaquent à « l'illusion », ils s'efforcent de supprimer « l’Illusion » en général plutôt que de se confronter à leur illusion. Autant essayer, lorsqu'une mouche vous dérange, d'écraser l'espèce mouche... Bref, je me suis colleté au problème de manière pratique. Je pense donc je suis : au lieu de me pencher sur la question de "l'être ", de "la Pensée " et de leurs rapports, je me faisais sujet de cette phrase, me référais à la réalité vivante de ces mots en moi. Je tentais de saisir cette formule, non pas intellectuellement mais avec ma vie même. J'ai poursuivi ce travail pendant une demi-heure, une heure, jusqu'à l'épuisement. Mes facultés intellectuelles criaient grâce, J'avais l'impression de me traîner sur des genoux sanglants et je me disais : « Tu es fou ! Renonce ! Tu n'as plus aucune chance, dans l'état où tu es, de percer le mystère de cette phrase... » J'ai cependant persisté au-delà de tout bon sens, manifestant une considérable aptitude à la déraison. Il semblerait néanmoins que cette capacité à se conduire intérieurement comme un forcené ne soit pas dénuée de vertus car, tout d'un coup, la bascule s'est produite. Comment exprimer le caractère soudain, totalement abrupt de « l'événement » ? Je répugne à employer le qualificatif « surnaturel » mais c'est le seul qui me paraisse convenir à la soudaineté de l'éveil. Avec une promptitude indicible, je suis passé de l'autre côté du miroir et me suis retrouvé veillant d'une veille infinie au sein de moi-même, au sein de cette veille, laquelle n'était pas un objet mais un acte intemporel que je savais accomplir. J'ai su que je savais tout ce qu'il y avait à savoir, que j'avais atteint la valeur infinie, touché le fond du fond de toute chose et de moi-même... Je savais. Je savais quoi ? Impossible de le dire. Essayons tout de même de cerner le phénomène de plus près : cette unité insécable qu'est l'éveil a malgré tout plusieurs noms : moi, suis, conscience, valeur infinie. Mais il y a, coiffant cette unité indivisible, quelque chose de plus important qui est de l'ordre de la connaissance. Non seulement je suis mais je sais. Je sais, en un sens, précède je suis. La connaissance est la pièce la plus forte sur l'échiquier de l'absolu, et elle est irréversible : il est aussi impossible de désapprendre cet acte intime que de désapprendre à faire du vélo. J'ai insisté sur la nature indivisible de l'éveil. Pourtant, et il nous faut là encore évoluer dans le paradoxe : sitôt cette autre lumière intérieure jaillie, elle se diversifie de façon fulgurante en un certain nombre de « pouvoirs ».

A la question : "L'éveil est-il moral ?", ma réponse est la suivante : il n'y a pas d'éveil, il n'y a pas de morale.

- Mais alors, se récrie-t-on, il y a du non-éveil et de l'immoralité ?

- Il n'y a ni non-éveil ni immoralité.

- Il y a tout de même une alternative ?

- Il n'y a pas d'alternative.

- Mais enfin, écoutez, il y a bien oui ou non ?

- Il n'y a ni oui ni non.

- Vous venez bien de dire quelque chose...

- Je n'ai absolument rien dit et vous êtes tout-à-fait seul.

Voilà !

Pfff …

Revenons à ce problème de la morale : une fois que tu es en contact avec le bien ultime, tu n'as plus de raison majeure de vouloir du mal à ton semblable, de désirer être plus puissant que lui... Toutes ces motivations ont été détruites. Dans la mesure même où elles persistent, elles ne peuvent subsister qu'à l'état de jeu. Tu n'y crois plus, c'est terminé ! Tu es passé dans les coulisses de toi-même, tu as vu toutes les supercheries. Tu sais que l'acteur est un acteur et ce qui se passe sur scène est une fiction. Cela n'empêche pas qu'il soit amusant de jouer, de se balader sur scène en costume, d'avoir des tas d'aventures... Mais cela n'a plus aucune réalité en soi. Tout est à tout moment résorbable en ton identité fondamentale.

Y compris le désir et la peur ?

Ils font partie du jeu !

Abordons à présent la question de l'enseignement: d'un côté, tu n'as jamais voulu te poser en maître spirituel ou en gourou...

Jamais !

D'un autre côté, tu es habité par la volonté de dire ton expérience...

Absolument ! C'est un trait dominant de ma nature. Remarque que je n'ai aucun respect pour cette passion qui m'anime. Reste que ce souci a toujours dominé mon existence. La passion de dire l'éveil est fondamentalement différente de celle de le communiquer; encore que finalement, cela revienne peut-être au même... Ne me livrant jamais à l'introspection, je ne me suis pas interrogé sur les sources de ce feu en moi. C'est comme ça !

DE LA MORT

Question attendue : Et votre mort dans tout ça, Monsieur Jourdain ?

A question attendue, réponse attendue et néanmoins toujours surprenante:

La mort = la pensée de la mort = néant.

Une fois que tu as vidé la mort de tout substrat objectif, de toute réalité, elle ne peut plus te faire très peur. La mort est une pure pensée, une pure extension de mon principe spirituel et donc... néant ! Quid de ma mort physique ? Même chose !

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Si nous passions maintenant à un exercice pratique, comment t'y prendrais-tu avec moi ?

Je te poserais tout de suite une question: quelle réalité accordes-tu aux trois ou quatre derniers jours que nous avons passes ensemble ? Existent-ils ou non pour toi ? Te paraissent-ils réels ? Ont-ils le statut de réalité à part entière, te paraissent-ils exister de façon autonome indépendamment de ta conscience ? Constituent-ils pour toi un fait, ou peux-tu récuser leur réalité ? Est-ce dans le pouvoir de ta conscience de les remettre en son propre sein, d'y dissoudre cette espèce de béton que sont pour toi les quelques derniers jours de ta vie ?

A priori, non.

Ce passé-là, pour toi, n'est pas récusable. Dès l'instant où il ne l'est pas, tu ne peux existentiellement nier toute ton histoire, cet énorme enchaînement de jours et de nuits qui ont eu lieu depuis que tu es né et la manière dont ces événements se sont succédés. Tu peux bien, comme Descartes, le mettre en doute. Mais peux-tu te confronter à la réalité de ces jours et dire : Ceci est fondamentalement irréel et pure œuvre imaginaire, ce n'est là que parce que mon esprit pose à tout instant cette soi-disant réalité objective qui pourrait à tout instant retourner au sein de ma conscience et s'y dissoudre ? Non, tu ne peux pas le faire. Maintenant, essayons de prendre la mesure de ce que tu ne peux pas faire, ce qui revient à prendre la mesure de l'hallucination. En effet, si" tu ne peux te confronter à, la réalité des derniers jours qui se sont écoulés pour la récuser en tant que phénomène strictement subjectif tu ne peux non plus récuser le jour où tu as rencontré Anne-Marie, tout ce qui s'est passé avant... Ce que tu ne peux récuser, c'est ta vie ! Et si tel est le cas, tu ne peux récuser le passé en général : tu considères comme évident qu'avant ta naissance ou la mienne, la réalité était là, les événements historiques se sont enchaînés, il y a eu les diplodocus, Charlemagne, etc. Engageons-nous donc dans une direction plus scandaleuse encore : es-tu capable de mettre sur la sellette et de regarder dans les yeux Charlemagne, Jeanne d'Arc, la dernière guerre mondiale, De Gaulle, etc., et dire : Ceci est un pur effet de ma subjectivité, en réalité, je suis absolument seul. Donc, es-tu capable de récuser l'existence de tout le passé jusqu'au big bang et d'être quitte de ce putain de passé, quitte de l'histoire humaine ?

Non. A ceci près que, si j'ai l'impression d'avoir bel et bien vécu ma propre existence, je n'ai jamais vu Charlemagne ou un diplodocus. On me dit qu'ils ont existé. Il y a un accord général et tacite sur leur réalité...

D'accord, mais ne sous-estimons pas la force de cet accord tacite : même si nous ne savons pas grand-chose de Charlemagne, si les manuels d'histoire ont pu nous induire en erreur, tu es néanmoins d'accord, non seulement pour dire qu'il y a eu autrefois quelque chose ou quelqu'un ressemblant à Charlemagne, mais tout simplement, de manière générale, qu'il y a eu.

J'en conviens.

Tout ceci est un rêve ! A tout instant, tout ce que nous désignons à l'extérieur de notre conscience et qui nous apparaît si réel, doué d'une réalité autonome et extérieure à notre propre conscience, tout ce que nous apercevons à l'extérieur de nous-même par la fenêtre de notre pensée, tout cela est hallucinatoire. Ceci n'a pas un atome de réalité. C'est un phénomène purement imaginaire. Ce sont des effets subjectifs que ta conscience endormie constitue subrepticement en réalité autonome et séparée de toi. Voilà le propre de l'hallucination. Ressentir comme réel ton passé, le passé en général, ou l'avenir, ou Paris, ou le cosmos en tant que réalités séparées de toi, c'est être halluciné, comme le fou qui passe dans la rue en discutant avec un interlocuteur fantôme. Le type a perdu les pédales parce qu'il a constitué en réalité un effet purement subjectif et irréel. Tout ceci te donne la mesure de ce qui doit être éradiqué. Cela te donne aussi la mesure de l'immensité de ce qui doit être remis au sein de la conscience pour s'y dissoudre. Une fois cette conversion énorme opérée, il n'y a rien de mal à agiter une marionnette et à jouer. Mais il faut absolument percevoir que mon avenir, ma mort, moi-même en train de produire les pensées que je suis en train de produire, les diplodocus, Charlemagne, ne sont que marionnettes agitées par mon esprit, mais qu'en vertu d'une horrible maladie spirituelle qui s'est abattue sur moi voici un milliard d'années, c'est-à-dire maintenant immédiatement tout de suite, plus vite que moi, plus tôt que moi, mon âme ne sent plus ses propres doigts agiter la marionnette et la traite comme une réalité étrangère. Il te faut donc récuser l'irrécusable partout où il sévit, c'est-à-dire dans la totalité de ton champ de perception !

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** Vision inédite du « Je pense donc Je suis »

« Je pense donc Je suis » selon Stephen Jourdain

« Je pense donc Je suis » : Cette affirmation a plusieurs facettes, ou plusieurs manières d’être vue, dont une qui tombe apparemment sous le sens pour la majorité des gens : une vision péjorative dans la plupart des milieux de la spiritualité. Prise exclusivement dans une vision dualiste cette phrase ne reflète pas vraiment l’illumination cartésienne telle que ressentie par Stephen Jourdain.

Expliquer cette phrase selon l’approche de Stephen J. peut paraître déconcertante, rébarbative et même repoussante pour le commun des mortels.

De quoi s’agit t il ? Pour Stephen J. dans sa façon de voir les choses le ‘je suis’ est le ‘je suis’ originel éternel infini sans commencement, sans forme au-delà de toute contingence… c'est-à-dire L’ÊTRE. Toutefois nous savons que la séparation n’existe pas même si elle est l’une de nos illusions les plus efficace… et donc tout naturellement nous prenons conscience que le ‘je pense’ qui est une création de ‘je suis’ n’est pas autre chose que le ‘je suis’ qui joue à un rôle, ‘Je pense’ est ‘je suis’ qui fait semblant d’être autre chose que ce qu’il est, ‘Je pense’ est ‘je suis’ simulant la dualité, simulant le mouvement… Un ‘Je pense’ est un ‘je suis’ déguisé…

Le ‘Je pense’ de Stephen J. représente d’abord le mouvement originel, le ‘Faire pur’ et la dualité originelle… c’est la pensée première de toute la création, c’est le ‘je pense’ originel, pur, ultime. Et accéder au ‘je pense’ originel c’est accéder à la « porte » ou plutôt au « véhicule » qui mène vers L’ÊTRE… ce dernier peut aussi être considéré comme « se localisant » derrière ou au centre du ‘je pense’ pur. Donc ceux qui ont le courage ou la chance de « toucher » ou de se faire « effleurer » par le ‘Je pense’ pur, originel sont – comme dans une sorte de mouvement centripète ou comme soumit à la gravité du ‘Je suis’ éternel, ultime – « aspiré » avec une promptitude indicible et se retrouve en un éclair dans le ‘je suis’ éternel c'est-à-dire « derrière » le ‘je pense’, (l’acte pur) ou en son centre.

On se retrouve comme le dit Steve Jourdain de l'autre côté du miroir veillant d'une veille infinie au sein de soi-même.

A ce propos dans un de ces ouvrages intitulé ‘Moi’ il dit en substance ceci : « …notre moi réel – ce que nous somme sommes profondément, ce que nous sommes véritablement -… est en perpétuelle activité. Ni vous ni moi n’y somme pour rien ! Notre essence spirituelle et consciente – JE – ne se croise pas les doigts, les choses sont ainsi faites. Elle est active, elle œuvre, elle FAIT. Bien sûr, il ne s’agit pas de ce processus temporel qu’on nomme action ! Nous considérons un faire pur, un acte pur. Notre moi réel se tient immédiatement derrière l’acte qu’il accomplit. »

Cette citation de Stephen J. est d’une importance extrême car elle nous montre comment fonctionne L’ÊTRE : Cela signifie que notre ‘je suis’ éternel ultime agit sans mouvement, agit sans agir… il agit tout en étant immobile…

Le ‘je suis’ éternel est au cœur de toute chose, le ‘je suis’ éternel est toute chose.

Un ‘je pense’ secondaire, non originel (comme le mental habituel) qui réellement et sincèrement devient conscient de lui-même, de sa nature intrinsèque, de sa pureté originelle se rend compte que sa structure profonde est quasi consubstantielle à ‘je suis’… accède de façon fulgurante (comme dans un saut quantique) à ‘je suis’ ultime. Une réelle conscience, une consciente directe sans parasite du ‘je pense’ et même de toute chose nous ramène automatiquement à ‘je suis’. Tout comme le chaud permet de faire ressortir le froid, tout comme l’ombre permet faire ressortir la lumière, le ‘je pense’ permet d’accéder au ‘je suis’. Le ‘je pense’ ne peut exister sans ‘je suis’ en toile de fond et à l’intérieur. ‘Je pense’ est un autre regard que ‘je suis’ porte sur lui-même… ou selon un autre point de vu ‘je pense’ est la conséquence d’une sorte de non-regard du ‘je suis’ ultime sur lui-même...

D’un certain point de vu ce qui nous définit c’est ce que nous ne sommes pas… ‘Je suis’ se définit ou tente de se définir par ce qui d’un certain point de vu n’est pas sensé être lui. L’infinitude, la complétude du ‘je suis’ en fait quelque chose d’indéfinissable, d’insondable, d’indicible… quelque chose de l’ordre du néant… et donc le ‘je pense’ permet à je suis de se définir, de se mettre en hypothèse, de se recréer en tant qu’illusion, de se connaître de façon expérientielle. ‘Je pense’ reflète de façon concrète, tangible les choix, les intentions, les qualités, les mondes… qui sont présents en filigrane (ou de façon pure) dans ‘je suis’. Donc ‘Je pense’ re-crée, reconstitue, représente ‘Je suis’. ‘Je pense’ est une sorte de miroir pour ‘Je suis’.

Voici quelques propos de Stephen J. très révélateurs eu égard à tous ce qui vient d’être dit :

– (…) Notre essence spirituelle elle-même pense en une unique fois (sous la forme d’une pensée unique et sans bord) notre moi pensant en train de produire ses pensées à lui. Les pensées que je suis dans l’illusions de produire effectivement, ne sont donc, en vérité, qu’une pensée de pensées. (…) A la vérité, cette pensée absolument première contient concrètement l’infinité de toutes le pensées possibles ; l’infinité de tous les sens particuliers étant apparus, apparaissant, pouvant apparaître, au sein de l’esprit humain…

– (…) Aussi irrecevable que cela puisse paraître à la plupart des gens, ce moi personnel est l'infini, l'être absolu, l'ultime. Quiconque ne conçoit pas les choses ainsi ne peut espérer frapper à la porte de lui-même avec quelque chance de la voir s'ouvrir.

– (…) Il y a eu maldonne et le moi s'est pris pour quelque chose qu'il n'était pas. Moi, dans le sens le plus personnel du terme, est l'ultime réalité - mais il y a maldonne dans la mesure où ce moi ultime et personnel se prend pour quelque chose qu'il n'est pas. Il y a donc identification, falsification, sans que l'on puisse du tout en déduire que le moi n'est pas personnel ou que la personne n'est pas l'ultime fondement de toute chose.

– (…) Mais, tout à fait honnêtement, je n'ai jamais rien rencontré qui ne soit métaphysique. – Physique : juste une petite goutte de métaphysique déguisée. Nous sommes immergés dans le milieu métaphysique. Là aussi, il faudrait définir le mot mais je pense que tout le monde le comprend. Quand on parle de métaphysique on parle de l'Esprit. L'Esprit pur.

Donc ce que l’on nomme ego et son compère le mental (des facettes du ‘je pense’) est le ‘je suis’ éternel, ultime qui se prend pour quelque chose qu’il n’est pas.

A un niveau primordial, originel : le ‘Je suis’ crée, à partir de rien tout en étant immobile. Le ‘je suis’ est immobile, observateur, témoin… mais son mouvement, sa pensée bougent pour lui, travaille et joue pour lui… et paradoxalement le ‘je suis’ ultime est sa pensée, il est sa création, il est son mouvement, il n’y a pas de séparation réelle et en même temps il semble qu’un fossé incommensurable le « sépare » de sa pensée, de son mouvement (sa création). C’est ce que Stephen Jourdain appelle le recul immobile, le recul sans distance… Il affirme en substance à propos de ce recul sans distance : « je suis se dégage de l’étreinte de cela même que je suis ».

A un niveau ultime de conscience intérieur vécu par les humains véritablement éveillés : Faire c’est être tout simplement et laisser faire le faire. Donc à ce niveau de conscience : Penser c’est être tout simplement et laisser la pensée penser, laisser la pensée se penser, laisser la pensée se transformer, laisser la pensée s’expanser.

Donc l’être qui affirme ‘je pense donc je suis’ à un niveau intérieur ultime n’a jamais réellement quitté le giron du ‘je suis’ éternel. !!!!

Quand on adopte le concept de la stratification du ‘je suis’ ultime on considère le ‘Je pense’ pur comme un ‘je suis’ d’un niveau « inférieur » lui-même créant un autre ‘je suis’ (le ‘je pense’ d’un ‘je pense’) et ainsi de suite… Alors à la lumière de tous ce qui vient d’être dit, on parvient aisément à la conclusion que : « je pense donc je suis » est analogue au « Je suis ce que Je suis » !!!

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Source : http://www.stephenjourdain.com

Source : http://stephenjourdain.free.fr

Source : http://nondualite.free.fr

par Phénix