Parallèlement, l’affaire avait enflé pour prendre une drôle de tournure, digne d’un scénario de série B. Dans différentes régions côtières de la planète, du Mexique à l’Irlande, des personnes se plaignaient de percevoir des bruits graves et persistants, des ronronnements continus. Ils les accusaient de provoquer mille petits bobos : nausées, maux de crâne, troubles du sommeil,jusqu’à des saignements du nez… Fariboles ? autosuggestion ? « Une chose est sûre. Ce hum bourdonnement en anglais est enregistré sous la forme d’un signal sur nos sismomètres alors même qu’il n’y a aucun tremblement de terre », assure Barbara Romanowicz. Avant de préciser, pour faire taire les saint Thomas qui voudraient tendre l’oreille : « Et il n’est pas audible… »

Le drôle de bruit est apparu pour la première fois en 1980, à la fois dans la nouvelle génération de sismomètres et dans un gravimètre supraconducteur. Un appareil qui sert à mesurer de manière fine le champ de gravité de la Terre en un lieu précis, et dont les premiers modèles datent de la fin du xix e siècle. La version moderne est un vrai bijou de technologie qui utilise la lévitation magnétique d’une masse au-dessus d’un aimant supraconducteur. Pas un de ces modèles de terrain, maniable et léger : l’engin exige d’être refroidi en permanence grâce à un circuit d’hélium liquide ! Mais moyennant tous ces efforts, il offre une sensibilité mille fois meilleure que les gravimètres utilisés jusque-là, et une grande fiabilité. Un réseau mondial de mesures, le Global Geodynamical Project, regroupe une vingtaine d’appareils dont un installé en France, près de Strasbourg.

En 1980, donc, « la base japonaise de Syowa, en Antarctique, a été équipée de ce type d’appareil , se souvient Jacques Hinderer, de l’Ecole et observatoire des sciences de la Terre, à Strasbourg. L’analyse des enregistrements effectués au pôle Sud, loin de toute source de bruit industriel, a révélé cette bizarrerie : en l’absence absolue de tremblement de Terre, et une fois éliminés les bruits parasites connus, persistait un tracé continu ! » Son analyse devait montrer qu’il était en fait composé de deux signaux distincts : un qui vibrait toutes les 5 à 10 secondes et un autre, superposé, dont les vibrations duraient bien plus longtemps, entre 50 et 300 secondes…

Le premier était déjà connu sous le nom de « bruit microsismique » : sa périodicité correspond parfaitement à celle de la houle des océans. En se déplaçant à la surface de la Terre, la masse d’eau provoque en effet localement une infime variation de pression, créant un signal sismique. Restait l’énigme de l’origine de la seconde vibration, sa périodicité ne coïncidant avec aucun phénomène naturel…

L’étrange bruit de fond fut d’abord classé parmi les éléments perturbateurs à éliminer des enregistrements. « Nous nous reprochions de ne pas avoir retiré tous les bruits parasites, se souvient Geneviève Roult, du Laboratoire de sismologie de l’Institut de physique du globe (IPG) de Paris. Nous pensions ne pas avoir assez “nettoyé” le signal… selon notre jargon. En réalité, la sensibilité de nos instruments était alors trop faible pour nous permettre de conclure que nous avions trouvé un “vrai” signal. » Une fois l’existence de ce bruit de fond établie grâce à des appareils plus performants, les sismologues se sont mis en quête d’une explication. « Nous nous demandions surtout s’il venait de l’intérieur de la Terre, et dans ce cas de quelle région ? » poursuit Geneviève Roult.

Mais, dans l’intervalle, le bruit avait déjà embrasé les esprits : à travers le monde, un millier de personnes environ se plaignaient d’entendre en permanence un affreux bourdonnement. La ville de Taos, au Nouveau-Mexique, prend alors le problème à bras-le-corps. Nichée dans les montagnes Rocheuses, à dix minutes au nord de Santa Fe, cette petite cité de 5000 habitants met en place en 1993 un comité d’experts appartenant à des universités prestigieuses pour se pencher sur le cas de 150 de ses citoyens. On les appelle là-bas les hearers , « ceux qui entendent ». Après avoir écarté les hypothèses les plus évidentes, comme la présence d’engins de travaux publics, les problèmes psychiques ou de dysfonctionnement de l’appareil auditif, une année d’enquête a conclu à un bruit inhérent à la Terre elle-même. Certains individus ayant développé une acuité auditive particulière y seraient sensibles. Une conclusion qui laissa les hearers sur leur faim.

source: sciencesetavenirmensuel.nouvelobs.com
Publié par katleen